La belle saison battait son plein, soleil et chaleur propices aux cultures comme aux voyageurs. Bien qu'il s'agisse d'une petite ville, le marché d'Equat n'avait vraiment rien à envier à ceux de la capitale. Maraîchers, artisans, Nomades, aucun d'entre eux ne laisserait leur place sur les pavés usés de la place, même lors des pires jours de pluies. Car si les visiteurs se faisaient nombreux, assurant à tous de quoi passer l'arrière saison dans un confort aisé, c'est l'atmosphère unique de ces matinées d'été que tout le monde chérissait. Les familles de cultivateurs qui se charriaient d'étals à étals, discréditant les produits de leurs voisins avec humour pour mieux vendre les leurs. Les chants des femmes Nomades, accroupies devant des fourneaux improvisés pour proposer toute sorte de nourriture traditionnelle que leurs filles se pressaient de servir sur des tables en bois plus vieilles que le doyen de la caravane. L'odeur du métal que l'on forge à la demande du client aisé qui vient s'offrir une folie. Le coton qui vole lorsque les marchands de tissus ventent leurs coussins.
Et la foule. Toute une panoplie hétéroclite de personnes, des plus étranges aux plus chaleureuses, qui parcouraient la place de long en large du levé du soleil à son zénith. Les familles étaient majoritaires, avec leurs bambins de tous âges, dont les yeux émerveillés découvraient fruits et tissus comme si cela avait une valeur inestimable. Mais il était tout aussi commun de servir un repas à des équipes de voyageurs chargés de récits incroyables, si l'on prenait le temps de tendre l'oreille. Baroudeurs amoureux de la vie sauvage, archivistes en virée, conteurs, ceux-ci partageaient volontiers leurs aventures à qui voulait l'entendre. D'autres personnages, plus discrets, se contentaient d'un repas avalé sur le pouce et de quelques emplettes par nécessité. Rodeurs, expéditions plus ou moins secrètes qui profitent des beaux jours pour arpenter les routes et, cette année seulement, des renards. Cela faisait des décennies que plus personne n'en avait vu l'ombre d'une queue.
Ces métamorphes à l'apparence presque humaine étaient plutôt connus pour leur caractère belliqueux et très attaché à leurs croyances. Depuis toujours, leurs terriers s'alignaient à la lisière du désert, à quelques bons kilomètres des dernières maisons de la ville. Si les loups étaient plutôt réputés pour être secrets et protecteurs quand à leur culture et territoire, les renards quand à eux attiraient méfiance et mauvais œil. Leur réputation était parsemée de vols divers, de bagarres et autres heurts avec les habitants de la ville. Les renards comme les loups ne se mêlaient pas à la population humaine, et encore moins à leur vie citadine. Pourtant, contrairement à leurs compères lupins, les tribus renardes vivaient sur des terres arides, lus proche du désert que des petits bois qui le bordent.
Les proies se faisaient rares, surtout depuis l'agrandissement d'un nouveau quartier, et du fait les habitants n'hésitaient pas à chasser sur leur territoire pour se nourrir. Les essais de discussions entre les renards et les Hommes n'avaient jamais aboutis à rien d'autres qu'à des conflits et des insultes. La cohabitation difficile prit pourtant fin abruptement, lorsque la majorité des tribus s'éloignèrent encore plus loin de la ville, sur les terres arides du désert. Depuis, plus aucun signe d'eux.
Jusqu'à cette saison ici. Un petit groupe de jeunes renards, surement des adolescents téméraires, arpentaient les pavés de la place du marché pendant les heures les plus fréquentées. Les commerçants les avaient bien repérés, et les murmures ne furent pas longs à se propager d'étals en étals lorsque le petit groupe traversait telle ou telle allée. A première vue on aurait pu les prendre pour des Nomades, avec leur peau brune et leurs tissus colorés. Pourtant, aucun bijoux ni tatouages ne décoraient leur corps. Et bien que leurs oreilles pointues soient cachées sous de jolis voiles colorés, et leur queue touffue enroulée autour de leur ventre sous un vêtement ample, c'est leur démarche et leur attitude qui les trahissaient. Pas léger, rapide, corps svelte qui se faufile avec aise entre les passants, yeux perçants et vifs, toujours à l'affut, il n'était pas difficile de remarquer leur méfiance. Parfois, un petit nez bougeait, captant une odeur, ou bien une oreille se dressait un peu trop sous un voile. Mais ce petit groupe, variant entre trois et cinq jeunes, n'achetait jamais rien, ni ne causait aucun soucis non plus. Ils étaient simplement là, prenant un bain de culture humaine, de bruits, d'odeurs, de foule.
Les avis des commerçants quand à ces visiteurs atypiques se trouvaient être assez divisés. Beaucoup d'anciens ne cachaient pas leur rancœur envers ce peuple aux mœurs si différentes. Les Nomades eux, se trouvaient être plus ouverts, n'hésitant parfois pas à essayer d'établir le contact, bien que les renards prirent la fuite à chaque mot lancé à leur égard, qu'il soit amical ou non. La jeune génération, fils et filles de ces teneurs d'étals depuis des années, suivait généralement le point de vue de leurs parents. Mais pas Nomy. Son père était l'un des plus véhéments envers le peuple renard, pour avoir lui-même eut affaire à eux lors des années de conflits. Et si elle le savait plus que parfaitement, la jeune femme ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la compassion et de la curiosité envers ces voisins si différents. Alors, sans en parler à personne, et dans le dos même de son père, elle se mit en tête d'établir un contact amical avec ce groupe de renards surement aussi curieux qu'elle, aux vues de leurs visites presque quotidiennes.
Son premier essai fut un bel échec, alors qu'elle se pressait de tendre quelques abricots vers les trois adolescents qui passaient près de son étal. Sa nervosité, de peur de se faire prendre par son père, n'aida pas le trio confus à comprendre ce que leur voulait cette femme avec sa poignée de fruits et ses gestes insistants, à demi penchée par-dessus son étal. Ils fuirent si rapidement que Nomy du cligner des yeux plusieurs fois pour s'assurer qu'ils n'étaient vraiment plus là. La seconde fois ne fut guère mieux, si ce n'est qu'un des adolescents, un peu plus téméraire que les autres, lui lança un mot avant de détaler. En tant que peuple à part entière de l'Altanie, les renards partageaient une langue qui leur était propre, et qu'ils se gardaient bien d'apprendre aux Hommes. Nomy ne comprit donc pas ce qu'on lui avait dit, mais ne perdit pas espoir.
Petit à petit, au fil des jours et des ses nombreuses tentatives pour leur offrir des fruits, le petit groupe fini par s'habituer à cette vendeuse un peu spéciale. S'ils ne détalaient plus au moindre de ses gestes, ils n'acceptaient toujours pas son offrande, et n'osaient encore moins lui répondre lorsqu'elle leur parlait sans se soucier d'être comprise. Un simple regard curieux ou gêné, c'était tout ce que Nomy récoltait. Néanmoins, si les adolescents ne lui parlaient pas, elle avait tout de même réussi à en apprendre un peu plus sur eux. Il s'agissait le plus souvent d'un groupe de trois garçons, de quelques années ses cadets, auquel deux filles se joignaient parfois. Celles-ci étaient les plus farouches. Jamais Nomy n'avait pu croiser leur regard.
L'un des garçons semblait être plus courageux que les autres, car il prenait toujours la tête de leur petit groupe, et s'approchait parfois des étals pour jeter un coup d'œil alors que les autres restaient sagement en retrait. C'est d'ailleurs celui-ci que Nomy interpella ce matin là, alors qu'elle avisait le trio habituel qui passait près de l'emplacement familial. Qu'il ait comprit ses mots, ou bien qu'il soit à présent familier de sa voix, il se retourna. Son père était occupé à servir une cliente, aussi, Nomy s'empressa de plonger sa main dans les cerises fraichement cueillit pour lui en tendre une poignée. Une fois encore, elle eut le droit à un regard intrigué. Mais cette fois-ci, et à son plus grand étonnement, une main se tendit en retour pour accepter le cadeau.
La surprise figea un instant Nomy, si bien qu'elle en oublia de donner les fruits, et manqua de rater la main du renard lorsqu'il commença à la retirer, pensant certainement qu'il s'était trompé. Dans un pêle-mêle de phrases à peines finies, elle se pencha par-dessus ses cagots pour attraper les doigts du garçon et presser les cerises contre sa paume. La peau était sèche et chaude, eut-elle le temps de remarquer avant que l'autre ne brise le contact en vitesse. Les yeux du renard, auparavant fixés sur les cerises, rencontra celui de la jeune femme, ils étaient si ambrés qu'elle cru y voir des flammes. Un murmure gêné lui fut donné en guise de réponse, le regard de feu quitta le sien, et le trio disparut aussi vite qu'accoutumé, la laissant seule derrière son étal. Dans son dos, son père la rappela à l'ordre, maugréant quand à sa nouvelle manie de rester là à fixer l'allée sans rien faire. Et malgré la réprimande, ce fut un sourire des plus radieux qui illumina Nomy pour tout le reste de la matinée.
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Impr'Octobre 2017
RandomSur une idée original de @MelesBadger. Un dérivé du Ink'October où les artistes présentent un dessin par jour, voici un exercice adapté aux écrivains avec un défi de produire un texte de minimum 500 mots par jour. Les textes de cette années essayero...
