Carla, 16 juillet 2016

70 16 9
                                        

- Bonjour ! Bienvenue au palais du café. Que désirez-vous ?

Je ne sais pas combien de fois j'ai prononcé cette phrase depuis ma prise de service ce matin, mais j'ai l'impression que la file d'attente ne diminue pas. La saison a démarré depuis un mois à peu près, et le café ne désemplit pas. Je dirai que ce qui fait le charme de l'endroit, c'est que plusieurs générations s'y côtoient. C'est cosy, meublé de façon moderne, ayant tout de même un certain cachet, avec des photos des environs, et des cadres "vintage", qui rappellent que nous sommes attachés à nos racines. Je suis une enfant du pays comme on dit. Je m'appelle Carla, j' ai 25 ans. On pourrait croire que c'est une journée comme les autres, mais en réalité c'est ma dernière journée de travail et cela me fait drôle de me dire que dans une semaine, j'aurai quitté cette belle région bretonne pour ..... BARCELONE !!!! Je ne réalise toujours pas qu'un nouveau chapitre de ma vie va s'écrire en Espagne, c'est un sacré changement. Si quelqu'un me l'avait prédit, je crois que je ne l'aurais pas cru.
- Eh, ma belle ça va déborder si tu continues de verser et rêvasser en même temps ! me lance Maxime, hilare.
- Oups !! Désolée, j'étais partie loin en effet ! lui réponds-je en riant, et faisant sourire les clients en attente de leurs commandes au passage. C'est bon, arrête de te moquer un peu !
- Désolé ma puce, mais je ne peux pas m'en empêcher ! répond-il les larmes aux yeux.
- Grrr ! dis-je en faisant mine de bouder et en lui tirant la langue.
Je connais Max depuis la maternelle. Il était mon premier ami, mon premier amour, mon tout, le frère que je n'ai jamais eu. Etant tous deux enfants uniques, nous nous étions vite trouvés, pour ne plus nous quitter jusqu'à aujourd'hui. Ce café, c'était notre "bébé" à tous les trois. Max l'avait hérité de son père alors que ce n'était encore qu'un petit bar de village, familial et convivial, lequel avait abrité les joies et les peines de tous les habitants de Pléneuf-Val-André, lieu dans lequel s'étaient déroulées toutes les fêtes de famille. Mais le village s'agrandissant, avec notamment l'ouverture d'un grand centre de Thalassothérapie, Max avait eu le projet fou de le transformer en lieu incontournable, pour les futurs touristes, tout en conservant l'âme de l'ancien, de façon à ne pas trop dépayser les habitués. Et le pari était réussi, car il attirait chaque année plus de monde, et grâce à ses soirées à thèmes, il fonctionnait même hors saison. J'étais fière de lui et de la vie qu'il s'était tracée, avec moi en support bien entendu, mais surtout j'étais soulagée de savoir, que même si la distance allait nous séparer pour la première fois, il allait être très bien entouré.
- Votre attention s'il vous plaît ! crie Max, que je n'avais pas vu se mette debout sur le bar. N'oubliez pas la super soirée prévue ce soir en l'honneur de ma petite chérie Carla, que vous connaissez tous - ou pas ! - et qui va nous quitter d'ici quelques jours pour l'Espagne, après 5 ans de bons et loyaux services dans ce café, et bien plus dans nos vies. Cette affaire ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui si je ne l'avais pas eue à mes côtés, ainsi que ma merveilleuse épouse, Bérénice, qui officie derrière, mais qui est toujours là. Je vous aime mes amours.
Ca y est, je pleure déjà. Je suis une vraie madeleine. Max redescend non sans une salve d'applaudissements de la salle pleine de clients, et vient me prendre tout de suite dans ses bras et me serre si fort que j'ai du mal à respirer.
- Mon dieu, tu veux me tuer ou quoi ? je bougonne, ce qui a le mérite de le faire rire.
Puis, plus sérieux, il me répond :
- Non, je ne veux pas te laisser partir, c'est tout ! dit-il la voix étranglée en relevant la tête et en déposant un tendre baiser sur mon front. Tu es sûre d'avoir pris la bonne décision ? demande-t-il, connaissant déjà la réponse.
- Max, nous en avons discuté à de nombreuses reprises et il faut que je parte. Tu sais très bien que même si Bérénice et toi êtes ma famille dorénavant, je dois profiter de cette opportunité pour faire le point et me redécouvrir. Tu me connais mieux que personne et tu sais que depuis quelques années, je la survole. Je ne vis pas, je survis. Alors il faut que j'y aille, ce poste tombe à point nommé.
- Je sais, je sais et c'est tout à ton honneur ma puce. Je ne veux pas que tu souffres à nouveau, j'ai tellement eu peur la première fois. Tu te souviens quand même de l'état dans lequel tu es rentrée ?
- Oui merci, ne remue pas le couteau dans la plaie, lui dis-je d'un ton sec, qui ne cache pas mon irritation.
Je ne peux pas lui en vouloir de réagir comme ça, et d'avoir peur pour moi. En effet, je n 'ai pas choisi Barcelone par hasard, autant être honnête avec vous. C'est une ville que je connais bien, car nous avons eu la chance Max et moi d'y passer une année dans le cadre d'un échange ERASMUS. Ce fut le meilleur semestre de ma vie, je m'étais fait des amis de différentes nationalités, avec lesquels j'étais toujours en contact pour la plupart, j'avais découvert leur culture, leurs sens de la fête. Nous étions insouciants et libres. Mais ce fut aussi l'année durant laquelle je rencontrai l'amour. Enfin, c'est ce que je croyais à l'époque. L'amour avec un grand "A", ou plutôt avec un grand "E". Estéban. Bien sûr, notre histoire avait tout de suite été si intense, et paraissait si simple, que j'étais loin de me douter que ce serait celui qui me détruirait, autant psychologiquement que physiquement.
Heureusement, cette ville n'avait pas été un enfer pour tout le monde, car Max y avait rencontré Bérénice. Entre eux, ça avait été le coup de foudre, et quand il avait dû repartir, elle l'avait suivi naturellement, et aujourd'hui ils étaient mariés, et attendaient une petit fille. J'allais être marraine, évidemment, ce qui me rendait on ne peut plus heureuse, même si sa grossesse me ramenait 5 ans en arrière, à une épreuve douloureuse que j'avais dû surmonter...
- Tu vas arrêter oui ? dit une petite voix derrière nous qui me fait sursauter.
C'est Bérénice qui vient de sortir de la cuisine.
- Désolée mon ange, mais c'est plus fort que moi, ce besoin de la protéger tu le sais bien.
- Oui, je sais mais là tu lui fais peur, murmure-t-elle, en voyant mon expression changer.
Bérénice est un petit bout de femme, brune aux yeux verts, menue, et d'une douceur infinie. Mais ce que Max avait surtout apprécié, c'était le degré de compréhension et l'ouverture d'esprit dont elle avait toujours fait preuve vis-à-vis de notre relation. Cela aurait pu en décourager plus d'une, mais elle n'avait jamais douté, et nous avait toujours fait confiance.
Devant ma mine, décomposée au fur et à mesure de ses interrogations, il s'arrête et me serre dans ses bras, mais il se veut plus rassurant cette fois, comme pour me dire qu'il me fait confiance et que tout se passera bien. Si seulement j'en étais aussi sûre que lui.....

--Maeva_Mendes-

When destiny is involved...Where stories live. Discover now