Mr. Toucru

36 4 3
                                        

C'était une belle et une chaude après-midi d'été qui rayonnait sur Londres en ce mois de juillet. Les habitants de la capitale britannique restaient obligeamment enfermés chez eux dans l'espoir d'échapper à la canicule écrasante, lovés derrière leurs ventilateurs et climatiseurs, une boisson rafraîchissante à la main. Personne n'osait sortir, de peur que la chaleur de la ville les engloutisse tout entier. Plus un seul chat ne traînait dans les rues après deux heures de l'après-midi. Pourtant, il restait quand-même quelqu'un pour affronter la température crue de l'extérieur. Cette personne se nommait Mr Toucru.

Mr Toucru était un vieil homme de plus d'une soixantaine d'années, approchant gravement les soixante-dix. La mine patibulaire rongée par les rides et l'âge, il faut dire que ce n'était pas vraiment le tombeur en skate-board du quartier.
Il avait des genoux noueux et des yeux sombres soulignés de cernes, devant lequels se baladait souvent une mèche rebelle d'un blanc-gris.
Résistant à la chaleur étouffante de Londres, le français exilé avait réussi à aller faire ses courses dans le marché du coin, une prouesse pour son âge. Après avoir payé ses divers aliments, il repartit dans le sens opposé sans avoir dit autre chose que "Bonjour" et "Au revoir". Cette attitude, il la possédait depuis l'âge de seize ans. À cette époque, il vivait en France et était un garçon aimé et apprécié de beaucoup de gens, principalement des adultes, qu'il préférait côtoyer à cause des moqueries à répétition que proféraient les enfants de son âge. "Eh, Toucru, nous sert pas tes salades !" "Va te faire cuire quelque chose, ça changera" revenaient souvent dans la cour de l'école. Il menait donc une vie aisée, mais il se sentait tout de même offensé par les insultes de ses camarades, et, d'une certaine manière, mal dans sa peau. Ce sentiment était exacerbé par l'attitude de ses parents qui ne faisaient rien pour aider à ce que cette situation cesse. Et à l'âge de seize ans, il en eût marre de tout ceci et, à la suite d'une longue dispute, partit chercher lui-même un appartement dans la banlieue de Paris. Il en trouva un à louer, mais le propriétaire fit faillite et dû vendre ses locaux. Le jeune homme se retrouvait une nouvelle fois à la rue, à peine après être devenu majeur. Mais ce nouveau statut lui permettait de nouvelles choses, de nouveaux droits, et il prit donc un appartement à Londres après avoir voyagé en train. Après quarante-ans de travail dans un institut de laboratoire, - Mr Toucru était toutefois très intelligent - il prit sa retraite bien méritée, en vue d'un bon grand repos, seul. Car Mr Toucru n'avait plus jamais, depuis sa mésaventure avec ses parents et les moqueries de ses copains, voulu parler à quiconque, et ce, il le voulut pour toute sa vie. Ainsi donc, il prit sa retraite. Mais un autre événement fit de nouveau basculer sa vie déjà tordue et triste. Il devint sourd des suites d'un malencontreux nettoyage de ses oreilles, où il s'enfonça de la cire sous les tympans. Depuis, il ne pouvait se résoudre qu'à dire deux mots, bonjour et au revoir, déjà déformés par l'oubli de leur prononciation exacte.

Ainsi, Mr Toucru prit donc congé du petit marché et marcha lentement vers le 77, Great Avenue, sous l'écrasante canicule de l'étoile solaire. Sans se soucier de l'imminence de l'horrible événement qui se produirait le soir-même.

À suivre...

Post-MortemStories to obsess over. Discover now