L'histoire de l'année 1943.

34 3 0
                                        

Mon nom? Mikhaèla. Vous vous demandez ce que cela signifie, n'est-ce pas ? En Hébreu, «Mikhaèla» veut dire «qui est comme Dieu». Maintenant que vous savez qui je suis, laissez-moi vous raconter une histoire. La mienne. L'histoire de l'année de mes treize ans. Celle de l'année où mes parents sont décédés. Lhistoire de l'année que j'ai passée avec la seule famille qu'il me restait : mon frère, Azrièl. L'histoire de l'année 1943.

Nous habitions en France depuis trois ans. En Mars 1940, nous avions fui la Pologne pour échapper à l'envahisseur allemand arrivé dans notre pays natal le 1er Septembre 1939. Ces souvenirs sont assez vagues dans ma mémoire à cause de mon jeune âge, mais je me souviens que j'habitais avec mes parents et mon frère à Dantzig, au Nord-Ouest de la Pologne. Nous avions la chance d'habiter non loin des côtes, ce qui nous a permis de gagner, par la mer, la Suède et le Danemark. Là, nous avons embarqué pour l'Espagne, avant de rejoindre le Sud de la France. Nous nous installâmes alors dans une petite maison à Port-Vendres. Nous y coulions des jours heureux.

Trois mois après notre installation, le Général de Gaulle appelait les Français à résister dans un message à la radio. Cet appel sensibilisa tout particulièrement mon grand frère, Azrièl. Il décida de partir en Angleterre pour rejoindre l'armée anglaise. Au début, nos parents nétaient pas d'accord, mais Azrièl insistait. Il disait vouloir aider le pays qui nous avait accueillis, mais aussi vaincre l'envahisseur qui nous avait forcés à quitter notre pays natal. Notre père trouva que ses désirs étaient «nobles», pour reprendre le mot qu'il a employé, et félicita Azrièl pour cela, lui répétant sans cesse qu'il était fier de lui. Il l'informa cependant qu'il était empli d'une grande crainte, et lui rappela que s'engager dans l'armée rendait son avenir encore plus incertain. Azrièl nous affirma qu'il avait conscience de cela, mais que cela n'entamait pas sa détermination. Notre père n'ajouta plus rien. Notre mère, toujours réticente, dit en pleurant qu'elle ne voulait pas qu'Azrièl parte. Il la prit dans ses bras, lui murmurant à l'oreille qu'il était grand désormais, qu'il voulait voler de ses propres ailes et qu'il saurait être prudent.

En nous exposant ses idées et en nous montrant à quel point il était déterminé, il acheva de convaincre nos parents. Azrièl, qui n'avait alors que 17 ans mais qui était grand et fort pour son âge, partit donc pour l'Angleterre, me laissant seule avec mes parents. J'étais âgée de 10 ans à l'époque.

Trois années passèrent. Azrièl nous envoyait régulièrement de ses nouvelles. Notre mère conservait précieusement chacune de ses lettres. Il nous racontait sa nouvelle vie, ses missions. Il ne manquait jamais une occasion de nous rassurer, de nous dire que tout allait bien et qu'on ne devait pas s'inquiéter. Il finissait toujours ses lettres de la même manière : il nous disait «Je vous aime» en Hébreu.

Quelques semaines après mon treizième anniversaire, mes parents tentèrent de retourner en Pologne par la Mer Méditerranée, me laissant sous la surveillance de nos voisins avec qui nous avions sympathisé car ils ne savaient pas si le voyage ne serait pas dangereux pour moi.

Ils n'en revinrent jamais.

Environ une semaine après qu'ils soient partis, j'appris à la radio qu'une tempête avait secoué la Mer Méditerranée, et que plusieurs bateaux avaient fait naufrage. Le bateau de mes parents avait sûrement été pris dans cette tempête, et avait sans doute fait naufrage.

Cette nouvelle déclencha en moi un mélange de nombreuses émotions, notamment la rage, le désespoir et la solitude, mais la tristesse régnait en maître parmi ces dernières. Les larmes coulaient à flot sur mes joues.

Après la disparition de mes parents, je ne sortis presque plus de la maison, craignant les dangers de l'extérieur. Bien que notre maison fût en zone libre, je ne savais jamais trop à quoi m'attendre en sortant, et cela me faisait peur. Lorsque mes parents étaient à mes côtés, j'étais rassurée. Je ne l'étais plus à présent.

L'histoire de l'année 1943.Stories to obsess over. Discover now