Chapitre I

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Ma tête tourne et retourne jusqu'à ce que le monde ne soit plus qu'un cercle infini et lisse.

Les yeux fermés, le souffle haletant, le coeur battant. Boum boum hurle-t-il, comme un refrain entêtant. J'ai envie de lui répondre en criant, mais je reste muette, incapable d'émettre le moindre son, privée de communication directe avec la Terre. Alors, je danse, je cours, je virevolte jusqu'à ce que l'épuisement ne me gagne, m'obligeant à une descente rapide vers le sol. La chute me paraît douce, l'air caressant tendrement ma peau. La réalité me rattrape lorsque mon visage heurte le trottoir, le goudron meurtrissant mes joues rosées. Je ne ressens aucune douleur car mon cerveau tout entier est absorbé à la contemplation de gouttes d'eau ruisselants le long d'une carrosserie de voiture à quelques centimètres de mon visage. Je lève la tête vers le ciel et j'apperçois enfin les nuages noirs et colériques, chargés d'une pluie furieuse qui se déverse en torrents, trempant mon dos, mes jambes, mon cou, soulignant l'inutilité tragique de ma robe de coton. Alors que je ne m'étais apperçue de rien, je ressens subitement le froid, mon vêtement mouillé, mes cheveux dégoulinant, l'eau se mêlant au sang des égratinures de mon menton. Ce ruisseau rougeâtre et magnifique s'empresse d'aller rejoindre les égoûts nauséabonds.

Je retourne à ma contemplation de l'automobile, constatant qu'un homme s'y est abrité. Il allume le chauffage, tentant de tenir tête à l'air glacé ambiant. Cet air, j'en suis enveloppée, celui-ci se faufilant partout, transperçant sans pitié mon gilet en laine, courant sauvagement sur ma peau et attaquant chaque parcelle de mon corps. Etant étendue du côté opposé à sa portière, l'homme ne m'as pas vu. Il ne m'as pas demandé si j'avais besoin d'aide. Il ne m'as pas proposé de venir m'abriter dans sa voiture. Parce qu'il ne m'a pas vu. Parce que je suis allongée à même le sol, sur un trottoir, dans la rue, mes cheveux traînant dans la boue du canniveau. Parce que je suis misérable.

Je ferme lentement les yeux, la fièvre prenant peu à peu le contrôle de mon esprit. Alors que je sentais toute conscience s'absenter de mon cerveau, une porte s'ouvre, heurtant violemment ma tête et prédisant un bleu violacé sur mon front. Ce réveil quelque peu brutal me fait lever les yeux. L'homme, surpris et paniqué, me regarde d'un air abérré. "Que fait-elle là ? " doit-il se demander. Ce que je fais ici ?  Je n'en sais rien, et je ne suis pas certaine de vouloir le savoir. Je le regarde bêtement et soudain, la situation s'inverse, il me paraît ridicule, emmitouflé dans son manteau, prisonnié de son écharpe. Je ris à gorge déployée, je ris d'un rire hystérique. Son incompréhension se lit sur son visage, mais il n'en perd pas moins son sang-froid. Sans un mot, il se glisse hors de la voiture, et avant même que je n'ai pu réagir, son écharpe enveloppe mes épaules. Je veux me débattre, je veux qu'il s'en aille, je veux lui crier que je ne veux pas de son écharpe mais mon corps refuse de m'obéir. J'ai arrêté de rire et je crois même que je suis en train de pleurer. Je suis si fatiguée, et je ne sais même plus pourquoi je voulais le repousser. Fermer les yeux et se laisser aller, goûter la chaleur de son manteau sur mon dos, savourer la douceur de ses bras enlaçant mon corps et me soulevant délicatement. Bientôt, je me retrouve assise sur le siège avant de la voiture, le chauffage crachant un souffle d'air tiède dans mes cheveux. L'homme à côté de moi est en train de conduire, et il doit probablement avoir mis la radio car j'entends de la musique. Mon cerveau a cessé d'établir des connections avec le monde humain, aussi je suis incapable de savoir de quel groupe il s'agit. Mais cette mélodie  intelligible est comme une berceuse rassurante, et je finis par m'endormir, épuisée.

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