1. Valériane

69 6 21
                                        


Brise de printemps sur la lande. Le soleil était de sortie mais même le temps radieux ne suffisait pas à masquer les températures encore trop fraîches pour ce mois de mai. Entre les champs de maïs se balançant placidement au gré du vent, la vieille bâtisse de pierre semblait avoir été posée là un peu par hasard, oubliée par un architecte trop distrait. Comme pour briser un tableau un peu trop champêtre et tranquille, un cri se fit entendre dans la cours et une petite fille d'une dizaine d'années apparue dans l'allée de graviers pour se diriger vers la véranda de la grande maison, traînant derrière elle une autre gamine de trois ou quatre ans :

« Maman ! se plaignit-elle, Savannah est encore en train de me tirer les cheveux ! »

Sa mère, assise avec les adultes sous la pergola se retourna vers elle et sa petite sœur et vint prendre la plus jeune dans ses bras. Un haussement d'épaule fataliste lui échappa, un peu comme si elle avait l'habitude de ces chamailleries entre sœurs qui arrivaient un peu trop souvent à son goût. Il fallait dire que l'aînée, trop occupée à ses jeux n'avait pas forcément envie de traîner derrière elle une petite qu'elle voyait encore comme un bébé. La cadette sur une hanche, elle indiqua l'arrière de la cours d'un hochement de tête.

« Va t'amuser avec tes cousins, lui fit-elle

- Mais je n'aime pas jouer avec Lucian ! protesta l'enfant, Bastian et lui s'énervent contre moi parce qu'ils disent que je devine tout à l'avance ! »

Le regard de sa mère s'assombrit immédiatement, comme si la petite avait parlé d'un sujet qui lui déplaisait fortement. Elle s'était penchée à sa hauteur, baissant d'un ton craignant manifestement qu'on les entende, sans pour autant se départir de son irritation.

« Valériane ! Combien de fois t'ai-je dit de ne pas parler de ça ici ? Personne ne doit savoir ! répliqua t elle, allez file ! »

Baissant tristement la tête, la petite fille s'éloigna. Située à la fin du village, la maison de ses grands-parents se trouvait en lisière du bois. Les premières habitations n'apparaissaient pas avant un bon kilomètre et on avait le temps de se perdre à travers champs avant d'y parvenir. Un peu comme si le propriétaire du domaine familial avait pris grand soin de s'éloigner le plus possible de ses voisins.

Sombre et effrayante, la forêt qui jouxtait le terrain s'enfonçait dans des méandres inconnus, parcourue de sentiers en friche que personne ne venait jamais débroussailler, comme si on avait rendu les lieux à la végétation environnante. Les grands avaient toujours interdit qu'on y entre et grand-mère racontait régulièrement des histoires d'enfants qui s'y étaient perdus et qu'on n'avait pas retrouvés par la suite. Mais Valériane n'en croyait pas un mot. C'étaient des légendes qu'on racontait pour faire peur aux enfants et les empêcher de s'y aventurer. Ce qui l'arrangeait bien car elle n'avait pas l'intention d'aller jouer dans un lieu aussi effrayant.

Elle trouva Bastian et Lucian à l'arrière du jardin, adossés à la palissade qui séparait la propriété de la lisière du bois. Les deux frères étaient plongés dans un énorme livre, poussiéreux et abîmé. Absorbés par leur lecture, ils n'avaient même pas remarqué son arrivée et Valériane s'approcha d'eux avec réticence. Plus vieux qu'elle de trois ans, ils n'étaient pas vraiment ses cousins, juste des petits voisins qui venaient régulièrement chez ses grands-parents. Ils étaient jumeaux, deux doubles parfaits ayant tous deux les cheveux noir corbeau et les yeux verts. Deux répliques parfaites qui donnaient parfois l'impression de ne pas avoir envie que vous vous mêliez à leurs jeux. Un peu comme s'ils se suffisaient à eux-mêmes. Et cette étrange autarcie la mettait mal à l'aise.

« Qu'est ce que vous faites ? demanda t elle timidement

- Ce ne sont pas tes affaires, répliqua sèchement Lucian, ce ne sont pas des occupations de filles.

La clandestineStories to obsess over. Discover now