Duncan Fulburne était du genre plutôt taciturne et conservait cette tendance marginale à ne rien laisser exprimer. Parfois, il lui arrivait même de se questionner à propos des ses sentiments profonds, à savoir s'il en possédait. À dix-sept ans, il avait déjà adopté pleinement la morosité de n'importe adolescent n'étant pas suffisamment stimulé, ce qui n'aidait pas son cas. Son indifférence persistante à tout sujet lui valait les regrets et soupirs de quiconque tentait de le supporter. L'analogie la plus juste tenait sans doute de le considérer mollusque. En moins mou et légèrement plus bavard, c'était bel et bien un corps, vivant mais considéré inutile par plusieurs, sans expression apparente et se contentant de se mouvoir de temps à autres.
Depuis longtemps, rien n'avait su le secouer. Pas qu'il contenait l'ampleur des choses, mais il s'en sentait si peu affecté qu'il n'y trouvait jamais de quoi oser réagir.
Il y eu quelques consultations. À peine. On lui colla rapidement des étiquettes. «Sociopathe» ressortit du lot de nombreuses fois. Et bien que ça n'était pas tout à fait faux, il fallait faire avec les connotations plus péjoratives qui menaient ultérieurement à la psychopathie, ce qui s'avérait alors absolument faux dans son cas.
Ceux qui n'osaient s'employer à des pronostics aussi définis se contentaient de remarques à but normalisateur du genre : «Il est un peu introverti, j'étais pareil à son âge.»
Mais en somme, cela ne changeait en rien ce qu'était réellement Duncan Fulburne. Ni qui il était.
Alors que plus rien n'était supposé l'ébranler, ce matin-là, pourtant, il ressentit quelque chose de passablement désagréable, au creux de son estomac. Par la fenêtre ténue de sa chambre, le paysage d'automne qui lui était visible révélait moult arbres et arbustes feuillus teintés aux couleurs chaudes de la saison. C'est à la vue d'un arbre précis au milieu de tous les autres qu'il sentit au fond de lui ce qu'il n'aurait pas dû ressentir : un mauvais pressentiment révélateur d'une certaine inquiétude.
Avec hâte, il enfila un léger coupe-vent et sortit de chez lui. Quelques pas rapides et il se retrouva face la source de son appréhension. Les branches basses à la hauteur de ses yeux lui exposaient son feuillage noirci par endroits. Duncan approcha sa main, et lissa les contours d'une des feuilles d'apparence suspecte. Au moindre contact, tout s'effrita brusquement : lambeaux de feuilles se retirant soudainement dans la bise qui soufflait avec retenue. La tige qui retenait la feuille, quant à elle, avait noirci et son extrémité s'était effondrée en une cendre fine à ses pieds.
La scène signifiait beaucoup plus qu'une légère anomalie végétale. Cela, Duncan le savait, et pas seulement grâce à son inquiétude soudaine qui se renforçait. Des souvenirs lui revenaient, apportant de la peur avec eux. Une peur à la fois surprenante et fondamentale : c'était la peur du Mal. Un Mal supposément éteint... et il semblait qu'il l'avait bien été. Duncan se plongea avec regret parmi des souvenirs difficiles qu'il aurait tout fait pour oublier.
Il y avait de cela seulement trois ans, Duncan et quatre compagnons étaient partis, seuls. Une petit confrérie formée de manière tout à fait hasardeuse, entreprenant un cheminement qui lierait leurs destins lors des temps à venir. Ils s'étaient mêlés à un conflit mystérieux qui venait d'éclater, mêlant des forces puissantes et surnaturelles. Cette fois-là, ces cinq jeunes avaient été contraints à s'engager dans un combat durant plusieurs mois. Chacun avait beaucoup souffert, mais s'était endurci et préparé pour la bataille finale. Ils avaient cependant vaincu et l'investigateur du Mal avait été réduit à néant.
Suite à cela, beaucoup de détails leur avaient échappé à tous, comme au réveil d'un songe où on ne saurait clairement réexpliquer l'histoire en entier. Mais de toute manière, mieux valait faire passer tout cela pour un rêve. Admettre une réalité si excentrique aurait causé bien du trouble. À commencer par la présence du surnaturel, totalement insensée, puis au fait que ces mois écoulés n'avait duré en fait qu'un jour, de par les dires de leurs familles respectives qui s'étaient inquiétées de leur absence durant un intervalle tenu en à peine vingt-quatre heures. Tous avaient immédiatement conclu qu'ils ne pourraient fournir d'explication mieux convenue à tout cela qu'un rêve étrange.
Néanmoins, les cinq avaient toujours conservé à l'esprit que cette aventure avait été réelle. Car cinq ne font pas un même rêve en même temps. Pas un rêve de cette ampleur.
Cela représentait très brièvement comment cinq jeunes adolescents s'étaient retrouvés marqués par un mystérieux conflit dont ils ne pourraient jamais faire mention.
C'est pourquoi Duncan eut ce sentiment dérangeant, à la vue de cet arbre. Il avait reconnu le Mal. Et même s'il ne voulait pas y croire. Même si cela restait aussi insensé que les évènements passés il y a trois ans, les faits demeuraient incontestables et annonciateur d'une vérité tragique. En fait, Duncan avait simplement compris que l'investigateur du Mal n'était pas mort, et qu'il œuvrait toujours dans leur monde...
Son inquiétude était bien réelle.
