La tempête faisait rage, non seulement à travers le torrent qui déferlait sur le village de Meltown, mais aussi dans le cœur des habitants. La Bête s'était réveillée. Ou plus précisément, quelqu'un avait réveillé la Bête. Une inconsciente, une idiote. Ils la pointaient du doigt, la fixaient d'un regard plein de haine et d'autres chuchotaient à l'oreille des uns et des autres sur sa bêtise. Elle restait silencieuse, tête baissée, la honte aux joues et les larmes ruisselant sur son visage. Personne ne la défendait. Seule contre tous. D'ailleurs qui la défendrait ? Elle était en faute, elle le savait et elle était prête à en payer les conséquences.
- La Bête a été réveillée. Libre, elle parcourt maintenant l'océan, terrorise les marins et a déjà fait une dizaine de victimes dont trois morts et cela, depuis quatre jours, commença Mr Heïn, le maire du village.
- Cela ne peut plus durer ainsi ! s'indigna un villageois.
- Tout cela est de sa faute, reprit une paysanne de plus bel, qu'on la sacrifie à la Bête !
- Calmez-vous, je vous prie. Nous savons qui a provoqué ce remue-ménage et je m'en vais dès maintenant prononcer sa sentence, annonça le maire d'un ton sec. Mlle Deperry, levez-vous.
L'accusée se leva de son siège, le corps tremblant.
- Mlle Jeanne Deperry , pour avoir commis une erreur irréparable d'une telle ampleur, je vous condamne à subir la punition de la loi 78. La séance est levée.
La loi 78 stipulait que quiconque réveillait la Bête se devait d'être sacrifiée à celle-ci. Sa mise à mort venait donc d'être annoncée, elle allait être dévorée vivante.
Le lendemain, Jeanne, le maire et les villageois se trouvaient sur le port, face à l'océan. On préparait la barque et les autorités déliaient Jeanne de ces cordes épaisses qui serraient ses poignets si fragiles. La jeune femme se tenait devant l'assemblée, sa robe blanche et sa chevelure noire flottant dans le vent. Les regards se montraient moins méprisants que la veille. Elle pouvait même apercevoir quelques larmes sur le visage de certaines femmes surtout chez celles à qui elle avait pu, autrefois, démontré sa gentillesse et sa générosité. Certains semblaient terrifiés tandis que d'autres manifestaient leur inquiétude : son sacrifice suffirait-il à calmer la Bête ?
Sans un mot, elle monta dans la barque, seule. Elle allait devoir ramer en direction de la tanière de la Bête à quelques centaines de mètres du port. Son violon était son unique compagnon tandis qu'elle s'approchait de la Place Interdite. On l'avait autorisé à prendre avec elle, l'instrument qu'elle avait dans les mains depuis toute petite et qui restera avec elle jusqu'au moment de sa mort.
Jeanne repensa à la vie qu'elle avait vécu à Meltown. La mort de ses parents, l'orphelinat, la solitude, le violon ramassé dans la rue... et la fiole contenant la plante de mandragore qu'elle devait livrer à l'apothicaire du village et qui glissa malencontreusement de sa main pour tomber dans l'océan réveillant le monstre marin le plus redouté de tous : le Cracken. Son nom générait tant d'effroi que les villageois lui préféraient le surnom de la Bête.
Au fur et à mesure qu'elle s'approchait de la tanière, sa peur se calma petit à petit. Cela se passera vite, elle fermera les yeux, elle quittera ce monde qui l'avait toujours rejeté, elle rejoindra ses parents de l'autre côté. Ne serait-ce pas plutôt une délivrance ? Peu de temps après, sa barque arriva au-dessus de la grotte sous-marine qui abritait la Bête. Dans quelques instants, elle traversera le passage de la mort, ce moment que redoutait tant de personnes.
Elle relâcha les rames. Son violon, qui était posé face à elle, se trouvait maintenant calé sur son épaule gauche et son archet tenu par une main frêle mais experte se préparait à jouer sa dernière mélodie. Elle venait à peine d'entamer les premières notes qu'elle sentait déjà les secousses de la barque provoquées par la Bête qui passait en-dessous. Au moment où elle joua le refrain, le monstre émergea sa tête géante hors de l'eau. Ses tentacules visqueuses de plusieurs mètres de long et d'une épaisseur presque aussi large que la barque elle-même dansaient autour de la violoniste, prêtes à l'embarquer au fond de l'océan. Les sphères luisantes qui lui servaient de yeux la fixaient, elle et son violon minuscule. C'était ça le Cracken ? Il n'était pas aussi terrifiant qu'elle ne l'imaginait. Elle ferma les paupières et continua à jouer de son instrument, le corps valsant légèrement sous les notes de la dernière musique de sa vie. Elle ressentait chacune de leur vibration dans sa chair, dans son cœur, dans son âme. Elle ne faisait plus qu'un avec la musique. Et peu importe, l'endroit et la situation dans lesquels elle se trouvait, elle était heureuse, ici et maintenant, déjà transportée dans un autre monde qui était le sien.
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Nouvelle fantasy - La Bête
FantasyCette nouvelle fantastique relate l'histoire d'une amitié qui se crée à travers la musique entre une jeune violoniste et une créature marine surnommée la Bête.
