[Texte écrit en 2013, donc relativement ancien, mais qui me tenait encore assez à cœur pour que je décide de vous le partager. J'espère qu'il saura vous plaire ; bonne lecture.]
Les yeux perdus au loin, je les regarde passer.
Badauds, vers quels funestes destins courez-vous donc ? N'avez-vous point conscience du fait que
vous prenez le risque de vous diriger vers tout autre chose que ce que vous attendez ?
N'avez-vous pas peur de vous égarer en chemin ?
N'êtes-vous pas effrayés à l'idée de peut être marcher vers votre mort ?
... Oui, me direz-vous, mais il parait que vous êtes des êtres vivants, et qu'un être qui respire est
censé prendre ce risque pour accéder au bonheur. Que j'envie votre condition, humains.
Il n'empêche que moi, j'ai peur. Je ne suis pas comme vous, c'est compréhensible...
Moi, un rien peut m'être fatal.
Alors je fantasme et rêve de ce qui aurait pu être ma vie en vous observant depuis mon piédestal, à
l'abri derrière cette épaisse vitre embuée par temps humide ; Il est aisé de croire que je suis le
dernier à plaindre.
Mais cela est faux.
Car vous, humains, vous êtes insouciants. Vous vous aimez, frivoles papillons de nuit, vous vous
déchirez pour des broutilles, vous pouvez vous repaître d'exotiques mets, boire des breuvages dont
je ne saurais jamais le nom. Vous pouvez souffrir également... Mais aussi être heureux. Pour vous
ceci fait partie des choses dont parfois vous vous passeriez bien, la douleur.
Pauvre chose.
Pensez à lever les yeux vers cette vitre depuis laquelle je vous dévisage, immobile. Vous souffrez,
vous vous plaignez en vous disant que c'est injuste, mais vous êtes libres de vos mouvements.
Quand à moi, je ne suis et ne serai à jamais qu'une marionnette, minable pantin de bois que l'on peut
contorsionner à ravir sans lui soutirer la moindre plainte, sadiques que vous êtes pour avoir inventé
pareil divertissement. Je ne souffre pas. Mais le prix à payer de mon immunité à la douleur est que
je ne pourrai jamais être libre d'être la personne que j'aurais souhaité être, quitte à troquer mon
insensibilité, ma résistance physique, mes ficelles, mes attaches et ma remarquable flexibilité contre
la plus extrême et inhumaine des douleurs. Vous vous plaignez de souffrir, moi, je donnerai tout
pour pouvoir la ressentir.
La ressentir, et vivre.
VOCÊ ESTÁ LENDO
Le pantin
DiversosIl les regarde vivre, passer, s'aimer, s'entre déchirer, inconscients du temps qui passe ou de la chance qu'ils ont. Eux l'ignorent, ne le voient pas, se contentent de vivre, égoïstement, sans penser au reste... Et pourtant qu'est-ce qu'il aimerait...
