De Chanteroudillis Republica Chapitre 3 / Dans le tas de fumier

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La matinée avait été calme pour le docteur Leduc mais depuis la pause déjeuner, tout s'était accéléré.

En premier lieu, un accident agricole où il avait du passer pas moins d'une heure, puis une bonne dizaine de consultations à domicile. Il consulta son carnet de rendez-vous et chercha le prochain client : Pierre Durieux. Pas de chance, il s'agissait du Vieux Casse-Pompons ! Il était déjà à la traîne... Il pourrait peut-être se l'oublier celui là, songeait-il.

Néanmoins, il se rappela que la fille Durieux lui avait fait promettre de passer voir son père. Alors, il fit ronfler le moteur de la Volvo.

Sa Séiko marquait seize heures lorsqu'il parvint chez les Durieux. A ce rythme là, il serait en retard à la réunion de bridge de ce soir ! Or c'était lui le trésorier ! Marie-Ange risquait le sermonner devant tout le monde pour ce manquement inqualifiable !

Il se sentit rougir en imaginant le regard compatissant du notaire, du pharmacien et peut-être même du Père Chabadie de Poursin-Court. Ça, non, il ne faudrait pas s'attarder avec le vieux Durieux ; il ferait bref !

Il coupa le contact. Il dut se reprendre à deux fois mais finalement, il décolla ses fesses du siége de cuir de sa Volvo. Il était en nage, son crâne dégarni luisait, de grandes auréoles de sueur embrunissaient ses aisselles. Il rajustait son nœud papillon lorsque François lui tendit la main.

- Sacrée chaleur, l'accueillit François, n'est-ce pas ! Bonjour, docteur Leduc...

- Oui, et en plus beaucoup de travail... Bonjour, comment allez-vous, cher ami ?

- Oh moi ! Ça va... (il baissa la voix et jeta un coup d'œil derrière lui), le pépé lui va moins bien, je crois !

- Entrons, voulez-vous, je vais voir ça, l'invita le docteur

Il s'engagea rapidement dans la demeure. Il n'avait pas le temps de palabrer ; le bridge débutait à vingt heures !

Les femmes dans la cuisine attendaient le docteur avec anxiété aussi s'empressèrent-elles de l'accueillir chaleureusement. Maria reposa le couvercle sur le faitout et s'essuya les mains sur un torchon. Elle serra la main adipeuse du docteur.

- Je prépare des couennes confites avec des haricots pour le pépé, lui dit-elle, il les aime tellement qu'il s'en ferait péter la panse, le bougre de vieux !

Leduc tata sa panse, il n'aurait pas fallu grand chose encore pour qu'elle éclate, un ou deux rouleaux de couenne et quelques livres de haricots, peut-être ! Il devait sans plus tarder se mettre à la diète ; il n'y avait jamais eu d'obèses à Buchenwald ! Cet aphorisme un peu douteux émanait de son vieux directeur de thèse, il y avait prés de vingt ans. Il tenta de se rappeler combien affichait la balance à ce moment là... A ce jour, la voix désincarnée et suave d'hôtesse de l'air sur laquelle il était monté tout nu, lui avouait :

« Cent trois kilos et six cents grammes ! »

Vous savez, cette petite voix dont on essaie de deviner la bouche, pareille à celle dans les avions de ligne et qui annonce sans s'émouvoir :

« L'avion va atterrir, sans son train d'atterrissage, nous vous souhaitons bonne chance, peut-être à plus tard ! »

Elle se prénommait Téfal et elle ne lui faisait... que du mal !

- Je vais chercher papa, proposa la fille, il est au fond du jardin !

- Il n'est donc pas là... Oui... oui, dites-lui que je suis là... par hasard, lança le docteur, j'espère qu'on ne le dérange pas !

La Médecine du CentaureWhere stories live. Discover now