Partie I

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Ça fait très longtemps que j'ai peur d'aller à la selle, depuis toujours même.

Cela a commencé au moment où ma mère s'est mise en tête de me rendre propre. Je devais avoir 2 ans et demi peut-être. Elle m'avait acheté un joli pot tout rose. Elle me disait que j'allais devenir une grande fille ! Super ! C'est c'que j'veux : grandir !

Au début, tout allait bien. Et puis, je ne sais pas pourquoi, j'ai eu peur de faire caca. Je ne voulais plus aller sur le pot. Faire caca ne me faisait pas mal, mais j'avais cela en dégoût. Ce truc brun et puant qui sortait de moi, ça me dégoûtait profondément. On disait de moi que j'étais une princesse. Alors, comment une princesse pouvait fabriquer à l'intérieur de soi quelque chose d'aussi horrible.

Maintenant que j'y réfléchis, en fait cette peur n'est pas arrivée par hasard. Un jour, j'étais assise tranquillement sur mon pot, maman étendait son linge dans la salle de bains. Elle m'avait dit de l'appeler lorsque j'avais sorti ma crotte. C'est là que je l'ai vu pour la première fois, le Monstre Caca. Il était moche et sentait mauvais. Il m'a dit qu'il ne fallait pas faire caca, sinon il reviendrait tout le temps pour me faire mal. Il m'avait même pincé pour me prouver qu'il était bien réel. J'ai crié comme une folle. Ma mère est venue et m'a consolé. Le Monstre Caca était toujours là, dans un coin du WC et me regardait en ricanant. Ma maman ne pouvait pas le voir. Le Monstre Caca ne voulait pas se montrer à elle.

Depuis ce jour, j'ai peur de faire caca. Je me retiens même si cela me fait mal. En grandissant, j'ai trouvé des ruses pour moins déféquer, comme manger moins et plus de liquides. Je suis maigre, très maigre, que je pourrais faire mannequin. On me prend pour une anorexique, je ne suis qu'une apopatophobique.

Maman voyait bien que je me retenais de faire caca. Je devenais tout rouge, je pleurais et parfois, je laissais échapper une petite crotte. Dieu que cela me soulageait. Mais Monsieur Caca arrivait en trombe pour me disputer et me frapper. J'avais des bleus sur tout le corps.

Maman m'a envoyé voir des médecins. Beaucoup de médecins. J'ai pris des médicaments. Beaucoup de médicaments. Du Maloox, du Microlax, du Lansyol, qui me donnait la diarrhée. Je me vidais dans ma culotte en pleurant sans pouvoir me retenir. Une véritable torture ! Et Monsieur Caca avec sa cape rouge qui venait à chaque fois pour me disputer. J'avais peur de lui. Je savais qu'il allait me tuer. Il me l'avait dit.

Maman me fit voir un pédopsychiatre alors que j'avais 8 ans. Ce gentil monsieur diagnostiqua une apopatophobie. C'est la peur de déféquer. Dans son jargon médical, il disait que pour les personnes comme moi, "exonérer" était très difficile (parfois, le jargon médical est vraiment stupide ! On s'exonère de ses impôts, mais pas de son caca !) Il fallait rechercher la cause de ce refus. Moi, je savais qu'elle en était la cause. C'est Monsieur Caca qui m'interdisait d'aller chier ! Mais je ne pouvais pas le dire au médecin, sinon Monsieur Caca se mettrait très en colère contre moi. Alors, pour soi-disant m'aider à calmer mes angoisses, il m'a donné un traitement, et m'a drogué avec des anxiolytiques et des antidépresseurs. Je me mis à dormir tout le temps et à devenir apathique.

Toutes les semaines, Maman m'emmenait chez ce médecin. Et toutes les semaines, je refusais de faire caca. Le médecin croyait que je m'auto-punissais. Il avait vu les marques sur mon corps, et croyait que je me les infligeais. C'était pas vrai ! C'était Monsieur Caca qui me les faisait subir ! C'est lui qui me frappait !

J'ai grandi comme cela, en ayant peur de faire caca. J'avais quasiment cessé de m'alimenter. J'ai même fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique. Là, on m'a forcé à manger. Je criais, hurlais, me débattais, et eux me droguaient. Je me chiais dessus sans pouvoir me retenir et Monsieur Caca m'attendait pour me punir.

Je voulais en finir avec tout cela. J'avais peur. J'étais épuisé. J'avais mal. J'étais faible.

Un jour, un ami enfermé dans le même hôpital que moi (il croyait qu'un démon le poursuivait), m'a montré un livre sur la démonologie. Monsieur Caca était en fait un démon et s'appelait Cape Rouge. Il venait du Japon. C'était le démon des toilettes. J'en eus la chair de poule. C'était mon démon à moi !

Cape Rouge me torturait, me tourmentait. Je ne savais pas comment m'en débarrasser. Un jour, rassemblant tout mon courage, j'ai parlé de ce démon à mon psychiatre. Je lui ai même montré le livre ! Il a renforcé mon traitement et a inscrit schizophrène dans mon dossier. Personne ne me croyait. Personne ne voulait me croire. Et pourtant, Cape Rouge venait me voir à chaque fois que j'allais à selle pour me frapper. Bientôt, il me tuera.

À ma sortie de l'hôpital psychiatrique, droguée, je décidais d'aller prier dans une église. Je ne pus même pas y entrer et je fis un malaise devant la grande porte d'entrée. Cape Rouge n'a pas voulu que j'y entre. On me transporta à nouveau à l'hôpital. Pour ma désobéissance, Cape Rouge m'a coupé les pouces. Ou plutôt, m'a forcé à me déchiqueter, à me mordre les deux pouces. Voilà ma punition pour avoir désobéi au Monstre Caca.

Je ne mangeais plus rien. Je voulais juste mourir et en finir avec la douleur que j'avais au ventre. Tout me dégoûtait. Je savais que Cape Rouge avait gagné. J'allais bientôt mourir. J'étais trop faible, trop épuisée pour vivre encore longtemps. Mon cœur s'affaiblissait.

J'avais une vie de merde entre l'hôpital psychiatrique et la maison. Je n'avais pas de vie sociale, pas d'ami, pas de passion. Ma vie était une grande souffrance. Je me faisais du mal et j'en faisais à ma mère qui n'arrêtait pas de pleurer. Alors, je décidais de tout arrêter, d'arrêter le cours de ma vie.

Je pris une feuille, un stylo et j'écrivis ces quelques lignes en témoignages de ma souffrance. Je demande pardon à ma maman pour toutes ces souffrances infligées. Personne ne peut venir à mon secours. Monsieur Caca a gagné. Je pars avec lui. Dans la souffrance de faire caca. J'ai décidé de faire caca, de sortir tout ce que j'ai en moi, d'appeler Cape Rouge pour qu'il m'emporte. Je mange, je mange à m'en faire exploser le ventre. Bientôt se sera la fin. Je sens que ça vient. Adieu.

L'apopatrophobie est la peur de la défécation, le dégoût des excréments. C'est une maladie psychiatrique très difficile à soigner et qui conduit souvent à la mort. Ici, bien sûr, cette maladie est personnifiée par un démon, Cape Rouge, qui n'existe pas. Ce n'est qu'un pur produit de mon imagination. Cape Rouge représente le démon intérieur de cette jeune fille, sa maladie.

Marie d'Ange


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⏰ Dernière mise à jour : Sep 11, 2015 ⏰

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