2 - N'oublie jamais les détails

333 46 31
                                        

1766 | France, Gévaudan, baronnie d'Apcher

-Tient toi droite Apolline !

L'ordre de la gouvernante avait claqué dans l'air avec la même force que le grondement d'un fouet.

-J'étouffe ! gémit la brune, se tortillant tant bien que mal pour échapper aux mains de sa tortionnaire.

Mais elle n'eut aucune autre réponse qu'un sifflement énervé par sa plainte. La femme du peuple serra un peu plus fort les féroces attaches du corset qui venaient s'enfoncer dans les chaires de la jeune d'Apcher. Une autre bouclait ses longs cheveux tandis qu'une autre maquillait son visage. 

Une nuée de vautours. 

Apolline n'arrivait à les voir d'une autre manière. Elle qui avait cru pouvoir leur faire confiance, leur offrir ses joies et ses peines, ses peurs et son amour, n'avait récolté que les débris de son innocence. Elle devait apprendre à ne plus faire croire en personne. C'était pourtant trop tard. Le mal était déjà fait et elles l'avaient déjà trahit. 

-Jean François. Si on m'avait un jour dit que ma petite princesse épouserait le duc de Morangiès je n'aurais pas pu y croire. 

La jeune fille jeta un regard à sa gouvernante dans le miroir qui lui faisait face. Un regard qui voulait tout dire, cherchant la fierté ou bien la peur. Mais le visage d'Isabeau était illisible.

-Si on m'avait dit que mon propre père me vendrait à un monstre pour une paix qui n'est qu'une promesse je n'y aurais cru non plus, répliqua Apolline, glaciale.

Un glapissement s'échappa de l'essaim de vautours et tel un nuage de mauvaise foi, elles s'exclamèrent en cœur :

- Mademoiselle d'Apcher voyons ! 

Apolline ne répondit rien mais ses prunelles plissées parlaient pour elle.

Les préparatifs enfin terminés, la brune pu sortir de cette chambre qu'elle haïssait de plus en plus, sentant les parfums boisés dont elle s'enduisait autrefois avec délice. Elle rejoignait son fiancé, pour une présentation plus officielle. Le mot sonnait comme un blasphème, comme un péché qu'elle détestait plus que tout. Elle rêvait du prince charmant, pas de ce monstre qu'on lui désignait comme époux.

Descendant les marches de l'escalier de marbre avec lenteur, elle porta son regard sur la bague qui décorait son doigt, cette menotte qui la liait à Jean François. Elle était jolie, décorée de ce beau rubis qui attrapait chaque rayons du soleil pour les faire flamboyer mais ce n'était que foutaise. Ce n'était une pas un bijou, juste une promesse mortelle. Elle savait qu'elle ne ressortirait pas vivante des étreintes du comte. Combien de rumeurs avaient été prononcées à son sujet pour qui savait les entendre. Son père n'en avait écouté aucune mais à l'annonce de ses fiançailles, Apolline avait vu sa mère pleurer. Son frère voulait se battre, tuer la Bête avant que sa sœur ne soit vendue. 

Mais cela ne servait à rien. 

La Bête sévissait depuis trop d'année. Les morts s'accumulaient, la foule hurlait aux portes du château. Le roi lui-même s'était désintéressé de cette affaire. Elle était morte pour tout Paris. Et pourtant, cet animal inconnu, alimentant toutes les légendes du Gévaudan,  était toujours là, tapi dans un coin, prêt à tuer et déchiqueter quiconque passerait entre ses crocs.

Jean-François avait juré pouvoir la tuer. Il avait l'appui de l'Eglise, il était leur protégé, sans que personne ne puisse savoir comment il avait réussit à se hisser jusqu'à leur hauteur. Dieu était grand et Lui seul pourrait mettre fin au règne de la Bête. Le comte était son envoyé. Pourquoi lutter contre cette réalité ? C'était bien les mots que Joseph d'Apcher avait fini par croire.  Et l'unique raison qui faisait d'Apolline une prisonnière. 

-Vous êtes ravissante Apolline. Votre beauté pourrait inspirer les plus grands artistes et je me ferais une joie de vous emmener à Paris pour que ses merveilles puissent vous éblouir si vous ne les éblouissez avant, susurra une voix qu'elle n'avait pas le moins du monde envie d'entendre.

Relevant ces yeux jusqu'à l'homme qui l'avait surpris, Apolline détailla son visage détestable, ses yeux glacés et son opulente chevelure brune, trop sombre pour ne pas appartenir au Diable. 

Les lèvres du comte vinrent baiser sa paume alors qu'elle gardait un visage impassible, contenant le dégoût qui lui donnait envie de vomir devant cet être qu'elle haïssait de tout son cœur. Tout en lui la révulsait. Le moindre contact avec sa peau trop froide la faisait frémir. Elle ne parvenait à se résoudre à passer sa vie entière avec lui. Les menaces de suicides qu'elle avait faites, capricieuse, n'avaient pourtant servi à rien. Son père avait seulement renforcé la sécurité autour de sa précieuse petite princesse, la poussant à s'enfermer dans ses larmes. 

Jean François la mena jusqu'au grand salon, où attendait le reste de sa famille. Seul son père souriait. Son frère bouillait et sa mère semblait prête pour un enterrement tant son visage était grave.  

Apolline s'installa, sans une parole ni un regard. Elle avait été placée juste à côté de son frère, soulagée que son fiancé ne soit à côté d'elle. Jean Joseph la rassurait.

Sur le bois ouvragé de la table dressée pour l'occasion s'amoncelait déjà mille victuailles, mordues par les flammes des bougies. La lumière chancelait, inscrivant sur les visages pâles des ombres spectrales. 

Un ange passa.

-Apolline, te voilà enfin. C'est un honneur de vous voir tous les deux à notre table et de réunir nos familles par votre mariage, glissa Joseph d'Apcher, avec un grand sourire, faisant taire le silence qui s'était installé.

Hypocrite

Quand seulement deux ans plus tôt il maudissait de toute son âme ce duc qui n'avait pas changé d'un pouce. Apolline les haïssait tous mais ses sourires, ses paroles et son air étaient ceux de la jeune fille bien élevée qu'elle devait montrer. Ils lui parlaient et elle leur répondait avec bienséance. Son esprit bourdonnait pourtant d'une rage qui ne perdrait pas longtemps avant de venir s'écraser sur ce visage fier qu'elle avait envie de frapper. Elle le tuerait, peu importait le temps qu'elle y mettrait. L'éternité ne lui suffirait pas. Rien, pas le moindre regard de ses proches ne vient rompre les promesses de fiançailles, jetant l'enfant dans la gueule du monstre. 

Jusqu'à ce que son frère quitte la table en trombe, jurant à Jean François qu'il le tuerait pour les prendre ainsi à la gorge, pour jouer avec la vie d'hommes et de femmes pour son simple plaisir. Mais le duc ne répondit pas et son frère quitta le château sans un dernier mot pour sa petite sœur qui le voyait partir la boule au ventre.

Il était son dernier espoir, qui s'envolait comme une plume bercée par le vent. 



Evangeline [Terminé]Where stories live. Discover now