Les déménageurs posèrent les derniers cartons avant de retourner à leur camion. Leur journée venait de se finir, tandis que pour moi, ce n'était pas une simple journée qui commençait, mais une nouvelle vie. La cinquième depuis que j'étais née. Mon cinquième déménagement à seulement dix-huit ans.
Les premiers avaient eu lieu à mes trois et cinq ans. Autant vous dire que je n'en garde pas grand-chose, si ce n'est que le second était dû à la naissance de mon petit frère. L'appartement n'était plus suffisant pour abriter quatre personnes, dont deux enfants qui deviendraient plus tard des adolescents avec des besoins différents et un désir d'intimité. Et ça, mes parents l'avaient compris assez tôt pour éviter toute forme de conflit.
Les deux suivants étaient la raison pour laquelle je redoutais ce cinquième déménagement malgré mon "grand âge". Le troisième eut lieu à mes douze ans. J'avais dû dire au revoir à mes copines de primaire et renoncer à l'idée de les suivre dans le même collège. Même si j'avais gardé contact un petit moment, aujourd'hui je ne reconnaîtrais probablement aucune d'entre elles si je les croisais dans la rue.
J'avais refusé de manger et d'aller à l'école pendant une semaine, noyée dans les larmes, sous le regard plein d'incompréhension de mon petit frère.
Le quatrième déménagement arriva à la fin du collège, juste avant mon entrée au lycée, afin que je puisse recommencer un cycle complet et m'intégrer "correctement". Non pas que les gens ne me parlaient pas ou me dévisageaient, non. Mais je crois que c'est à cette période que quelque chose s'est éteint en moi. Quoi exactement ? Je ne saurais pas le dire.
Je parlais à beaucoup de personnes, mais aucune n'était vraiment mon amie. Juste des camarades. Peut-être que je ne leur plaisais pas. Mais la vérité, c'est surtout qu'ils ne me convenaient pas. Trop intellectuel, trop peste, trop immature, trop superficiel, trop sportif, trop coquette, trop pipelette... Je n'arrivais pas à trouver chaussure à mon pied. Le groupe dans lequel je me sentirais pleinement moi.
Et comme vous l'avez compris, mes parents avaient la fâcheuse tendance à attendre la fin de mes cycles scolaires pour déménager. Donc qui dit fin du lycée et début des études supérieures dit... déménagement.
Cette fois, c'était à cause du travail de mon père. Beaucoup auraient sauté de joie en apprenant que son salaire allait tripler. C'était le cas de mon frère. Selon Louis, cela signifiait plus de chaussures, plus de casquettes à la mode et une plus grande maison.
Pour moi, cela signifiait nouvelle ville, nouvelles personnes et nouvel effort à fournir pour m'intégrer parmi des gens qui semblaient toujours parfaitement entrer dans des moules bien définis.
Je posai le dernier carton dans la pièce qui me servirait de chambre pour au moins les trois années à venir quand la sonnerie retentit.
Je soufflai un bon coup avant de crier :
- Louis ! Va ouvrir, s'il te plaît !
J'entendis mon frère pousser un juron depuis la pièce d'en face avant de le voir dévaler les escaliers.
Je me déplaçai discrètement vers le haut des marches pour entendre la discussion, prenant soin de ne pas me faire repérer.
Du haut de son mètre quatre-vingts à quatorze ans, je considérais qu'il avait largement les capacités de se débrouiller face à des invités sans l'aide de papa, maman... ou moi.
- Bonjour ! Je suis votre voisine ! lança une voix enjouée, celle d'une femme sûrement du même âge que nos parents. Les rumeurs ont vite couru dans la rue, et cela fait déjà une semaine que j'attends l'arrivée de mes nouveaux voisins !
Jamais, au grand jamais, je n'avais reçu un accueil pareil après un déménagement.
- J'espère que je ne dérange pas ! Vos parents sont-ils présents ?
- Heu... bonjour. Mes parents se sont absentés pour faire quelques courses, mais ma grande sœur est là si vous le souhaitez ! annonça mon frère avec cette fierté exagérée que je lui connaissais trop bien. Alix !
Enfoiré.
Je descendis avec un air parfaitement neutre, la mâchoire serrée, en me promettant de ne pas oublier de lui en coller une une fois la porte refermée.
- Bonsoir, dis-je avec un sourire poli, quoique légèrement forcé. Comment puis-je vous aider ?
- Ahh ! Je suis Kwon Heejae, votre voisine d'à côté ! Je vous apporte une petite tarte aux noix pour vous souhaiter la bienvenue !
L'odeur des noix grillées parvint immédiatement à mes narines. Impossible de feindre l'indifférence : un sourire sincère étira mes lèvres.
Je pris le plat encore tiède et l'invitai à entrer.
- Je m'excuse pour l'absence de mes parents, ils ne devraient plus tarder. Je suis Alix Lim, et voici mon petit frère, Louis.
Je m'inclinai légèrement en réalisant mon oubli de politesse.
- Oh, épargnez-moi ces manières ! Nous sommes voisins, pas besoin d'autant de formalités ! dit-elle en tapant gentiment dans le dos de Louis pour qu'il se redresse. Ne vous inquiétez pas pour vos parents, je repasserai. J'ai un plat sur le feu ! Mais n'hésitez pas, ma porte est grande ouverte si vous avez besoin de quoi que ce soit !
Elle tourna les talons, ses cheveux noirs mi-longs virevoltant avec élégance malgré les années.
- À bientôt, les nouveaux voisins !
Avant que je ne puisse répondre, la porte claqua derrière elle, laissant dans son sillage une impression de chaleur et de lumière.
Je me retournai, prête à affronter mon frère. Mais il était déjà en train de remonter les escaliers sur la pointe des pieds, persuadé que je ne l'entendais pas.
Raté.
Je retirai rapidement ma tong avant de monter à mon tour, déterminée.
Louis m'aperçut, éclata de rire et s'élança vers sa chambre.
- Lim Louis ! Reviens ici tout de suite ! Espèce d'ingrat incapable de gérer une inconnue sans appeler sa sœur !
J'entrai dans sa chambre tandis qu'il riait à gorge déployée, les mains levées pour se protéger des coups de claquette à venir.
- Désolé, Alix ! Désolé ! Je te donne ma part du gâteau aux noix s'il faut, mais par pitié... pas la tong !
Je souris malgré moi face à nos bêtises. Je lui assénai un léger coup sur la cuisse plus symbolique que douloureux avant de repartir.
Il se plaignait déjà comme si je l'avais frappé avec une batte de baseball.
Après tout... une part de gâteau en plus, ça ne se refuse pas.
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LULLABY
FanfictionAprès son cinquième déménagement, Alix pensait avoir compris comment recommencer une vie : ne pas trop s'attacher, rester dans son coin et profiter de ses seuls véritables refuges, sa basse et ses dessins. Mais son nouveau voisin n'a visiblement pas...
