Mathieu Guibé
Engoncé dans la porte-tambour automatique qui impose sa cadence afin de contenir le flux des clients, un sentiment de claustrophobie s'empare de moi. Au travers des vitres, se dévoilent les rayonnages de l'hypermarché, éclairés à la lueur froide des néons. Voilà des semaines que je n'y ai pas mis les pieds, et si me ruiner parmi ses étals était à l'époque une simple formalité, en franchir ne serait-ce que le seuil me semble aujourd'hui une épreuve quasi impossible. Des jours que je me nourris des restes, des conserves entassées ou d'un plat glané chez le traiteur du coin, et encore, quand je ne saute pas de repas... Mais voilà, il faut bien manger pour vivre et comme, malgré tout, je m'accroche désespérément à cette existence dénuée de tout, de toi, je suis là... Je m'agrippe à cette vie qui, elle, t'a quittée. Et ça ne fait aucun sens.
Devant les portiques d'entrée, je serre entre mes doigts le bout de papier arraché à la va-vite d'un calepin. La boulette comprimée dans mon poing contient la liste de mon ravitaillement. Avec une hésitation perceptible, je défroisse les plis de la feuille et y retrouve mon écriture qui a tout consigné. Les liés et déliés sont imprécis tant mes doigts ont tremblé à la rédaction de ce message. Je me souviens encore du rituel que nous avions. Ton côté maniaque ne laissait pas de place à la désorganisation ; nous étudions chaque pièce, chaque tiroir, chaque placard à la recherche des objets manquants, des stocks épuisés et nous constituions avec le sourire et la bonne humeur ce simple amas de denrées alimentaires à se procurer. J'ai voulu m'y accrocher, mais voilà, le protocole est désormais plus douloureux...
Une larme coule le long de ma joue et s'enfuit déjà, tombant lourdement sur la liste. Les fibres de papier s'imbibent de cette eau salée qui étire l'encre de manière grossière. La tache rejoint ses consœurs nées lors de la rédaction de mes courses. Les vagues deux ou trois mots collés les uns sous les autres pour justifier ma présence ici, dans un endroit aussi bête et vide de sens qu'un supermarché, sont presque illisibles, comme des ruines de ma vie d'avant... Dois-je rebrousser chemin ? Pourtant, je franchis les portiques...
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
Aussitôt rendu dans l'arène de la consommation, je me sens assailli de toutes parts. Les étalages, érigés à la lisière du magasin, m'assomment de leurs couleurs, vomissent des promotions aux prix attractifs, de leurs nouvelles saveurs. Je n'ai plus goût à rien alors quoi de plus logique pour moi que de me retrouver à détailler les parfums et autres arômes à la mode.
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
Dans les allées, je vois des familles remplir avec entrain leur caddie. J'observe le fond grillagé du mien qui demeure désespérément vide comme moi. Je me liquéfie sur place et ce n'est pas ce quadrillage de métal qui saura contenir ma peine.
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
Je regarde ma liste ; y figure le mot « oignons ». J'avais besoin d'un alibi pour mes yeux rougis par les larmes, au cas où une énième visite à l'improviste d'un proche s'assurant de ma bonne santé surviendrait. Je cède pour du chocolat. Noir. L'amertume du cacao se mariera parfaitement à mes états d'âme. Je me détourne du rayon boucherie, ces pièces de viande rouge m'insupportent. Après l'accident, je ne peux plus voir de sang... La comparaison semble exagérée, pourtant, une fois l'étincelle de vie bannie de tes yeux, tu gisais là, telle la viande que nous sommes tous au final. L'équipe des légistes a poussé le vice jusqu'à t'emballer dans du plastique, à l'instar de cette expo de barquettes... Je suis malade et je fuis le rayon...
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
Je ralentis devant les laitages. Je me souviens encore de nos gentilles disputes sur le pack de yaourts à ramener. Sans m'en rendre compte, je me saisis d'un lot de brassés 0% par automatisme, tellement habitué à ce que ça soit toi qui aies le dernier mot. Mais voilà, tu n'es plus là pour prononcer la moindre parole et, devant ce pack aussi banal et commun qui semble me regarder de mon caddie, je me sens stupide.
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
J'en oublie alors ma liste, je suis pris d'une boulimie consumériste. Je fais tomber les aliments dans mon chariot comme les pièces tombent au casino. Peut-être que je décrocherai ainsi le jackpot. Je tomberai avec chance sur un produit avec assez de sucre pour me faire redécouvrir la douceur, avec suffisamment d'épices pour retrouver le piquant de la vie, avec assez de calcium pour me renforcer, avec trop de tout pour combler mon néant intérieur.
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
À la caisse, j'envahis le tapis roulant d'une masse de denrées pour lesquelles je n'ai aucune appétence. Les bips successifs des codes-barres scannés me rappellent ces machines reliées à toi qui se sont emballées, comme si elles aspiraient la vie hors de ton corps pour mieux hurler leurs bruitages artificiels. La caissière, avec dextérité, accélère la cadence pour démontrer tout son talent alors qu'au bout du tapis roulant, les produits s'entassent dans un joyeux chaos. Moi-même, je suis au bout du rouleau...
Qu'ai-je oublié ? Que me reste-t-il à la maison ?
J'empaquette le tout lentement et pour me soutenir dans ma tâche, l'hôtesse de caisse me fait la conversation. Elle me sourit bien au-delà de la cordialité exigée par son emploi et se met en valeur. Elle me dévore des yeux et le manifeste par quelques mots sans équivoque. Ma fragilité évidente a-t-elle attisé son instinct maternel ? Fut un temps où j'aurais adoré attirer sur moi les regards d'une aussi jolie femme, peu complexée et avec ce soupçon d'initiative. Mais cette époque est révolue depuis longtemps, depuis notre rencontre.
D'un geste, je dévoile l'alliance à mon doigt. Même si tu m'as quitté, cette bague demeure. Cet anneau vide, promesse d'une union heureuse et jusqu'à ce que la mort nous sépare... Alors pourquoi est-elle toujours là, puisque le serment est rompu ? Le métal ne garde plus rien si ce n'est ce doigt... Sous cet anneau d'argent circule mon sang, au rythme des pulsations de mon cœur. Cœur que je t'ai accordé, toi qui l'as rendu bien plus sentimental que machinal.
Je hoche la tête en guise de salut et retourne à mon véhicule. Je charge dans le coffre tous ces aliments qui périmeront dans mes placards, j'en suis certain. Et lorsque je referme la voiture, la liste de course s'échappe de mes mains. Je regarde le bout de papier froissé sur le goudron qui oscille sous les caresses du vent. J'envisage pendant un temps de l'abandonner lâchement, tant pis pour ma conscience écologique. Pourtant toi, tu tenais à contrôler chaque ligne lors du rangement, pour t'assurer que nous n'avions rien omis. Mais voilà, tout ça m'est indifférent à présent, car tu n'es plus là. Tu n'es plus là. Une bourrasque décide pour moi et emporte le détritus avec elle.
Jusqu'à ce que ma semelle l'immobilise sur l'asphalte. Je me penche prestement pour le récupérer et le serre dans mon poing tremblant. Je m'enferme dans l'habitacle de la voiture qui étouffe les bruits extérieurs. Je cède et déverse mes larmes, ma rage et ma peine. Je déplie le papier, et l'aplatis de ma paume sur le volant pour restaurer un je ne sais quoi qui t'appartiendrait. Et c'est là que je les remarque.
Je démarre en trombe, quitte ma place en manquant percuter un caddie et roule jusqu'à la maison. J'abandonne les courses et fonce à l'intérieur. J'attrape un crayon, renversant le pot dans un fracas tonitruant puis je regarde la liste de course. Alors, je me mets à balayer le papier avec ma mine qui fait ressortir en blanc les crevasses de la page précédente. Je reconnais les petits dessins abstraits que tu réalisais, distraite, lorsque tu étais au téléphone. Et aux quelques mots que tu as notés de ton écriture si ronde, j'identifie l'appel en question. J'étais au bout du fil ce jour-là. Je continue à décrypter ta fresque, ton ultime fresque et en bas de la feuille. Sous la liste de mes courses, je fais apparaitre un cœur qui renferme nos initiales.
Le crayon retombe sur la table et roule jusqu'à chuter sur le parquet.
Je colle la feuille contre mon cœur. Les larmes recoulent avec un sentiment mêlé de joie et de tristesse.
Et soudain, je réalise...
Qu'ai-je oublié ?
Rien. Je n'ai rien oublié.
Tu es là, toujours, avec moi, dans ma tête et dans ce cœur qui bat...
Que me reste-t-il à la maison ?
Ces nombreux souvenirs, ces moments de vie heureux que tu m'as offerts.
Et je crois... Oui, je crois que je peux vivre avec ça...
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La liste de courses
RomanceTexte inédit écrit il y a quelques années pour répondre à un défi : faire pleurer en écrivant une liste de courses.
