Shigatsu - Le silence de Tokyo

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Le froid me mord le visage alors que je franchis la porte de mon immeuble. Je remonte ma grosse écharpe, cachant mon nez, et plisse les yeux pour les protéger du vent.

Je jette un coup d'œil à ma vieille montre avant de me mettre à courir comme une dératée sur les pavés.

Les semelles de mes bottines glissent sur le sol et je manque de tomber à plusieurs reprises.

Les rues de Tokyo sont vides.

Il paraît qu'il fut un temps où il y avait toujours de l'animation. Jour comme nuit, les rues et ruelles vivaient. Il y avait du bruit, il y avait des gens.

Avant. Dans une époque que je n'ai pas connue.

Avant l'Effondrement.

Une main contre le mur, l'autre sur ma poitrine, je tente de reprendre mon souffle. Il se fait rare et douloureux.

J'abaisse mon couvre-nez, inspirant et expirant avec soin et un calme feint.

Mes poumons brûlent, ma gorge s'assèche.

J'ai mal.

Presque à l'aveugle, je fouille dans mon sac en bandoulière. Mes doigts trouvent ma trousse, des cahiers, des bouts de papier... Tout, sauf ce dont j'ai absolument besoin en cet instant.

L'angoisse de l'avoir laissé chez moi me comprime encore plus la gorge.

Je lève les yeux, cherchant quelqu'un. Peu importe qui. Il me faut de l'aide.

Mais la rue est vide, les commerces fermés.

Ma vue se trouble tandis que l'air se raréfie de plus en plus.

Je vais mourir.

Mes genoux heurtent le sol dans un bruit sourd. Mon dos se courbe et des larmes se mettent à couler, mouillant les pavés.

- Ça va ?

La voix me paraît lointaine, imaginaire.

J'entends des bruits que je n'arrive pas à identifier. Une main chaude se pose entre mes omoplates et m'oblige à m'asseoir contre le mur.

Je n'avais même pas remarqué qu'un passant s'était approché.

- Tu as mauvaise mine...

La paume toujours appuyée contre mon torse, j'essaie de désigner mon sac. Je ne vois plus rien, des points noirs dansent devant mes pupilles.

Les bruits s'accentuent, pourtant je les entends de moins en moins.

- Tu restes avec moi, d'accord ?

Je tente d'hocher la tête. Je ne sais pas si j'y arrive.

- Tout va bien, j'ai trouvé !

Je sens un doigt se glisser sous mon menton pour relever ma tête.

- Ouvre la bouche.

Je m'exécute, enfin je crois. Je sens le goût familier du plastique contre ma langue. Mes mains tâtonnent, tentent de l'attraper.

- Ne bouge pas, je m'en occupe.

Je laisse retomber mes bras, plus par fatigue que par abandon. Je referme les lèvres autour de l'embout et sens une bouffée emplir ma bouche, descendre dans ma gorge et trouver mes poumons.

J'inspire avec force. L'air se fraie de nouveau un chemin dans mon corps. J'halète un instant, avant d'en recevoir une autre.

- Ma sœur aussi est asthmatique. Normalement deux, ça suffit ?

J'hoche la tête. Cette fois je sais que j'ai réussi.

Je détaille mon sauveur. Il a environ mon âge, ses cheveux noirs lui tombent sur le front. Je croise son regard émeraude.

- Merci, je souffle.

Il se relève et me tend la main. Je m'en saisis et me redresse. Je lisse ma chemise blanche et époussète mon pantalon marron. Je prie en silence pour que l'inconnu ne remarque pas le tremblement de mes jambes.

S'il le voit, il n'en dit rien.

J'observe l'homme face à moi et écarquille les yeux.

- Toi aussi, tu vas à l'Université ? je demande en détaillant sa tenue similaire à la mienne.

Il acquiesce d'un signe de tête. Il tourne les talons et avance.

- Dépêche-toi, on va être en retard.

Je lui emboîte le pas, trottinant pour le rattraper. Il me dépasse de plus d'une tête et ses jambes sont bien trop longues.

- Cours pas, je ne te sauverai pas une deuxième fois.

Je lui tire la langue, avec mon plus grand sourire. Il ne me regarde pas, ses yeux restent rivés vers l'horizon où se dessine déjà notre destination.

- Je m'appelle Tsukishiro Mei.

- Tanaka Akira, lance-t-il, en calant sa marche sur la mienne.

Nous avançons en silence jusqu'à l'immense bâtiment trônant au centre de la ville.

Je pousse un soupir admiratif devant les hautes tours qui le composent.

Akira se tourne vers moi, des étoiles brillant dans ses yeux.

- On y va ? demande-t-il d'un ton sec, jurant avec l'étincelle d'un enfant découvrant son premier cadeau.

- C'est parti ! je m'écrie en avançant jusqu'au portail.

C'est ici que ma vie commence.

EspritLa tua prossima ossessione. Scoprilo ora