Juin 1944
Sept heures du matin. Avenue Charles de Gaulles Saint-Flour. Des tirs résonnaient dans tout le Cantal. Nous étions vingt-cinq, résistants contre la tyrannie des Boches. Ils nous avaient capturés non loin de Saint-Flour, sur la colline où nous les attendions.
Nos frères, les plus malchanceux, sont partis ce matin avec quelques Allemands du Terminus, cet hôtel où la Gestapo avait établi son quartier sur nos terres cantaliennes. Ils n'ont pas hésité une seule seconde à désigner ceux qui seraient emmenés à l'abattoir, sur ce pont que tous avaient déjà traversé — pour rejoindre leur famille, aller travailler, rire ou faire la fête avec leurs camarades et leurs plus chers amis.
Ce matin, ils seront abattus au pied du pont de Soubizergues. Il avait beau faire chaud en ce jour de juin, un froid soudain nous saisit lorsqu'un des Allemands, avec un sourire cruel, nous exposa leur plan : nous donner une leçon et nous faire abandonner nos rêves de liberté française.
Un frisson glacial parcourut ma colonne vertébrale. Des sueurs froides me gagnèrent lorsqu'il annonça que nos camarades étaient probablement déjà morts.
Dans sa langue, il déclara :
— Und wenn das nicht reicht, werden wir euch alle auf die gleiche Weise töten.
Je ne comprenais pas l'allemand, mais son ton était sans équivoque. Le seul qui aurait pu comprendre ce que cet homme venait de dire, c'était mon petit frère.
Thomas. C'est son nom.
Par chance, il avait réussi à s'enfuir avant que les Allemands ne viennent nous capturer. Depuis que nous étions enfants, je l'ai toujours admiré pour sa franchise et sa manière de voir les choses. Il était positif, droit, juste avec les autres. Il souriait en toutes circonstances et ne semblait avoir peur de rien.
Rien... à part peut-être ces hommes qui avaient torturé Jean Moulin et commis des atrocités contre nos frères juifs. Il était terrorisé à l'idée d'affronter des monstres sans âme, capables de telles horreurs. C'est pour cela que je l'avais suivi lorsqu'il s'était engagé dans la Résistance.
L'appel du général de Gaulle... Ce jour-là, c'était la première fois que je ne le voyais pas sourire. Il semblait grave, concentré, déjà tourné vers le combat, comme s'il prenait part à la guerre aux côtés de nos martyrs.
Moi, ce jour-là, j'étais occupée à préparer le repas avec notre mère, dressant les assiettes pour le souper. Notre père, lui, était encore à l'usine, sans doute en train de réparer ces vieilles machines usées par le temps, trop coûteuses à remplacer depuis la Première Guerre.
Mais les paroles de De Gaulle résonnent encore dans un coin de ma tête lorsque je pense à mon frère. Son visage s'était durci ce jour-là, comme s'il comprenait que désormais, l'avenir d'une nation entière dépendait de la volonté de chacun.
Alors, ce jour-là, mon bandana retenant mes cheveux et mon visage encore trop innocent pour la guerre, j'ai déclaré :
— Je compte résister avec toi, mon frère !
Je me souviendrai toujours de son regard, à la fois fier et inquiet. De son sourire qui revenait malgré tout... et de son soupir aussi. Il savait qu'une femme résistante susciterait forcément des doutes quant à sa capacité à affronter la violence.
Mais moi, je n'ai jamais douté. J'ai toujours su ce que je faisais, et surtout dans quoi je m'engageais. Pourtant, aujourd'hui, je me rends compte que j'idéalisais notre combat. Je le croyais presque déjà gagné, surtout avec l'aide des Américains.
Le résultat ?
Vingt-cinq d'entre nous ont disparu. Certains dont j'ignorais même l'existence dans notre groupe. D'autres... avec qui j'avais tissé des liens profonds, et dont la perte me déchire encore. Ils ont même emmené un gamin d'à peine seize ans.
Nous ne sommes peut-être pas tous des figures exceptionnelles comme Jean Moulin ou d'autres héros qui ont marqué l'histoire de notre pays. Mais nous avons, au moins, pris part à ce combat qui a permis de sauver la France.
Je suis fière de mon frère. Fière de mes camarades. Fière de moi. Fière de cette France résistante, celle qui a choisi d'affronter l'ennemi plutôt que de collaborer lâchement pour éviter d'en voir les horreurs.
Un Allemand finit par me remarquer.
Peut-être mon regard. Ou une tache sur mon vêtement. Il me fixe avec mépris. Ses yeux sont froids... presque vides. Comme s'il était déjà mort à l'intérieur.
Il me parle.
Sa voix est sèche, dure, tranchante. Je ne comprends rien. Et cela me terrifie davantage encore : ne pas comprendre ce que cet homme, face à moi, est en train de dire.
Des images me reviennent.
Mon frère, tétanisé, ce soir-là, quand ils ont tenté de nous tuer et que nous avons fui de justesse. Son regard aussi, lorsque nous écoutions les radios allemandes... parlant des Juifs et des handicapés qu'ils déportaient, comme s'il ne s'agissait que de simples bêtes.
Finalement, après quelques minutes, qui me parurent des heures dans ma tête l'un des Allemands, celui qui parlait français, déclara qu'ils en avaient terminé avec leurs avertissements.
Comme des malpropres, ils nous jetèrent hors du grand hôtel Terminus. Sales, blessés, affamés, nous retrouvions l'air libre sans vraiment y croire.
La première chose que je voulus faire en sortant fut de retrouver mon frère.
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Les fusillés
Historical FictionCe livre, c'est une fiction historique courte racontant, via un personnage l'histoire des fusillés de Soubizergues du point de vu de ceux qui n'ont pas était tuer ce matin là.
