Le hasard fait bien les choses , c'est ce qu'on dit, avant de comprendre ce qu'il en coûte.
Deux êtres que tout oppose. Un instant suspendu.
Elle a son monde. Il a le sien. Pendant un temps, ils en inventent un troisième - secret, fragile, infinimen...
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La salle du Old Truman Brewery bourdonne encore.
Je l'entends avant même de le voir vraiment, ce murmure tendu qui précède toujours les défilés. Un mélange de parfums trop chers et de phrases lancées pour être entendues plutôt que pour dire quelque chose. Les talons claquent sur le béton brut. Les gens s'installent avec cette agitation particulière des soirées mode, cette façon de regarder autour de soi en faisant semblant de ne pas le faire.
J'ai choisi ma place avec soin. Premier rang, côté droit, légèrement en retrait de l'angle le plus photographié. Assez proche pour voir les tombés. Assez discrète pour ne pas être cherchée.
La robe, je l'avais sortie ce matin sans hésiter, une Oscar de la Renta, dentelle noire posée sur une sous-couche nude qui joue avec la transparence sans jamais la livrer vraiment. La jupe tombe en niveaux souples, ce tombé-là qu'on ne fabrique pas, qu'on obtient ou pas selon la coupe et la matière et rien d'autre. Des sandales noires à lanières fines, des boucles d'oreilles que j'avais reçues d'un joaillier il y a deux ans et que je réserve pour les soirs où je veux me sentir entière. Mes cheveux bruns lâchés sur les épaules, je ne les attache presque jamais, j'aime leur poids, leur façon de tomber.
Ce n'est pas pour être vue. Ce n'a jamais été pour être vue. C'est pour cette sensation précise d'être bien dans ce qu'on porte, cette confiance tranquille qui vient de s'être habillée avec soin et de le savoir. J'aime les beaux vêtements comme j'aime les beaux tissus, pour ce qu'ils sont, pas pour l'effet qu'ils produisent.
On m'a souvent dit que j'étais jolie. J'ai fini par l'accepter, sans vraiment m'y attarder. Les pommettes qui prennent la lumière, la bouche un peu trop dessinée, les yeux sombres qui semblent comprendre avant les mots. Un visage qui retient les regards, et ce soir, j'aurais préféré qu'ils glissent ailleurs.
Mon carnet est sur mes genoux, le stylo glissé dans la spirale. Je ne m'en servirai pas. Je n'en ai jamais vraiment besoin. J'enregistre autrement, par couches, par sensations, par cette façon qu'ont les choses de se déposer quelque part à l'intérieur avant que je sache ce que j'en pense.
J'observe le public autant que je regarderai le podium. Les gens qui regardent la mode en disent souvent plus long que la mode elle-même.
Je connais chaque pièce par cœur. Chaque couture, chaque hésitation, chaque choix que j'ai défendu contre moi-même à trois heures du matin dans l'atelier silencieux. Ce défilé, c'est six mois de ma vie qui vont défiler en vingt minutes et je ne contrôle plus rien, plus la lumière, plus les visages, plus la façon dont les gens vont recevoir ce que j'ai voulu dire.
Je devrais être dans les coulisses. On m'y attend. Mais j'avais besoin de voir. Vraiment voir, pas depuis les coulisses où l'on ne perçoit que les dos tendus et les chaussures qui claquent. Depuis la salle. Depuis les yeux de quelqu'un qui arrive sans savoir.
Alors je suis là. Anonyme, le prénom effacé, juste une femme en noir dans un rang de gens en noir.
Le mouvement à ma gauche me parvient avant le bruit, quelqu'un qui se glisse entre les rangs, ce mouvement particulier de quelqu'un qui arrive en retard et le sait.
— Désolé, murmure-t-il en s'asseyant.
Je hoche à peine la tête.
Maintenant, pense une partie de moi. La musique peut commencer.