Christophe avait 20 ans et c'était précisément l'âge où l'on faisait le plus de conneries. Il était parti de la maison de ses parents cette année pour rejoindre la capitale, Parys. Plus qu'attrayante, la mégapole n'était pas seulement un lieu de culture et d'ouverture (ce dont il se fichait bien) mais aussi l'endroit où il allait étudier pour sa license d'histoire sur le paranormal.
Il n'arrivait plus à dormir dans sa chambre, dont le mur était trop fin et laissait entendre depuis son enfance tout les bruits étranges qui provenaient de la chambre de son père (comme des déplacements de meubles à quatre heure du matin). Mais désormais dans la "ville des ondes", comme nommée dans le monde entier, il ne dormait pas non plus. Enchainant soirées sur soirées, jeux d'alcools avec des gens qu'ils ne croisait qu'une fois, boites de nuits à streaptiseuses...
Il n'avait pas fallu deux mois pour qu'il oublie la fac. Il n'y allait plus. Son appartement d'étudiant ressemblait à celui d'un vieil homme avec le syndrome de Diogène (la maladie d'entasser des tonnes de déchets dans son habitation sans rien y faire), il n'était jamais là, rentrait bourré, se trainait jusqu'à son lit habillé et dormait quelques heures.
Et puis, il y avait des fois où il ne dormait pas. Les soirs n'avaient plus de fin, le soleil ne se levait plus sur les corps suants, dansants, buvant. Il se laissait entrainer par des filles, ne voyant pas sa barbe pousser, ses vêtements puer, ses dents pourrir. Ivre mort sur le trottoir, un vomi dans une poubelle, des conversations houleuses avec des sans-abris plus défoncés que lui.
C'était son aperçu de la ville des ondes, Parys. Il aurait pu être heureux, il ne l'était pas vraiment. Amorphe des substances, des hallucinations dues au manque de sommeil. Il voyait la silhouette de son grand-père, décédé il y a peu, à chaque coin de rue. Dans ces moments, il se disait qu'il devrait vraiment reprendre des cours d'histoire du paranormal. C'était ce qu'il disait à son ami dealeur, qui l'écoutait à demi en fumant un join. Seuls dans un squat, un vieil établissement scolaire, certainement un collège abandonné, ils avaient une vieille lampe et quelques cigarettes à côté de leur canapé.
Leurs yeux hébétés, pupilles dilatées, se croisaient parfois. Christophe accepta quelque chose qu'il lui tendait, trop sourd de la dernière fois qu'ils avaient fumés quelque chose (il y a deux ou trois heures sûrement). De l'ayahuasca. Christophe n'avait jamais vraiment fumé quelque chose de ce genre. Il connaissait le produit de loin, un psychotrope dangereux, connu pour ses effets immédiats, une drogue puissante utilisée dans des pays lointains.
Il n'eut pas conscience de l'effet immédiat que cela procurerait.
À partir de là, ce fut le flou. Il se vit rentrer chez lui, comme télécommandé par une présence extérieure. Il se sentait bien. Mieux. À vrai-dire il ne se sentait pas du tout. Il croisa son regard dans le miroir et fut surpris. Combien d'années ? Combien de temps à faire la fête, à oublier, à recommencer ? Ses yeux avaient l'apparence de trous béants. La couleur de ses yeux avait disparu, remplacé par deux billes noires. Il prit peur, sursauta.
Il avait perdu sa trentaine. Tout aussi étrange que cela lui paraissait, tout était normal dans son esprit embourbé. Tout paraissait logique, les cernes, les petites rides sur le front, le reculement de ses cheveux, ses épaules plus lâches. Il tâta son visage.
Une pensée tournoya dans son esprit ravagé, comme une évidence parmis toutes les évidences irréelles de son esprit. Il devait aller au travail.
Comme un fou, comme un forcené, il fit un tour dans son appartement 6 pièces, loin de son véritable appartement d'étudiant, mit des chaussures qu'il n'avait jamais vu auparavant et sortit dehors.
Métro boulot dodo. Une routine d'un trentenaire qu'il n'était pas, la substance jouait dans son cerveau avec une telle force. Il regardait passer Parys, une ville bien grise au dehors, quelques éléphants roses se promenaient devant son regard noir noir noir.
