Nouveau départ

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PDV Apolline

Vendredi 29 août

Je viens d’être acceptée dans la faculté de droit et de science politique dont je rêvais depuis des années. Une victoire silencieuse, presque fragile, comme si le simple fait de la nommer pouvait la faire disparaître. Quand j’ai lu le mail d’admission, mes mains tremblaient. J’ai relu trois fois. Peut-être plus.
Pour la première fois depuis longtemps, j’avais eu l’impression d’avoir gagné quelque chose.

Les cours commencent dans trois jours.

Trois jours pour devenir quelqu’un de nouveau.
Trois jours… et toujours aucun endroit où vivre.

Cette pensée m’accompagne pendant que je me prépare. Je choisis un vieux jean baggy délavé — trop large, mais rassurant — un débardeur noir, simple, sans prétention, et mes Adidas blanches, usées par le temps et les départs précipités. Je les ai portées dans trop de moments charnières pour les abandonner maintenant.

Je rassemble mes cheveux en une queue de cheval. Le miroir me renvoie un visage fatigué, mais déterminé. J’ai appris à reconnaître cette expression : celle que j’avais les jours où je n’avais pas le droit de flancher.
Il y en a eu beaucoup.

Je quitte la maison avec cette sensation étrange, familière, celle d’avancer sans filet. J’ai connu trop d’endroits temporaires pour m’attacher. Trop de chambres où je n’ai jamais vraiment défait mes valises. Aujourd’hui encore, j’avance avec l’espoir discret que ce rendez-vous soit différent. Que, pour une fois, je puisse poser mes affaires sans me demander combien de temps cela durera.

À 15 h, j’ai rendez-vous dans le Vieux-Nice.

Le quartier m’engloutit dès les premières rues. Les pavés irréguliers résonnent sous mes pas, comme un rappel constant de tout ce qui m’attend. Le marché bat son plein. Les voix des commerçants s’élèvent, fortes, convaincantes, presque agressives. Chacun vend son produit comme s’il s’agissait du dernier trésor au monde.

Les étals débordent de couleurs, de parfums, de vie. Des tomates rouges éclatantes, des bouquets de fleurs fraîchement coupées, des épices qui piquent les yeux. Tout est trop. Trop bruyant. Trop vivant.

Je me fonds dans la foule, mais je ne m’y sens pas à ma place. Cette sensation ne m’est pas étrangère. Elle m’a suivie pendant des années — dans les salles d’attente, les couloirs inconnus, les nouveaux départs imposés plutôt que choisis.
S’intégrer n’a jamais été une évidence pour moi. J’ai toujours eu l’impression d’arriver après les autres, de devoir rattraper quelque chose sans savoir quoi.

Je respire profondément. L’odeur du pain chaud et du basilic m’apaise un instant. Je me concentre sur mes pas, sur le rendez-vous. Ne pas être en retard. Ne pas donner une mauvaise impression. J’ai besoin de cet appartement. Peut-être plus que je ne veux l’admettre.

Et si je n’étais pas prête pour cette nouvelle vie ?
Et si le droit n’était qu’une illusion de stabilité ?

Je chasse ces pensées. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, j’avance.

Quand j’arrive enfin à l’adresse indiquée, mon estomac se serre. L’immeuble est ancien, étroit, presque coincé entre deux façades plus modernes. La porte en bois porte les marques du temps. J’hésite une seconde, puis sonne à l’interphone.

Mes doigts se referment aussitôt sur la chevalière de mon père. L’onyx noir est froid sous ma peau. Je la fais tourner, encore et encore. Ce geste est devenu un réflexe, surtout quand mes nerfs menacent de lâcher.

Il me l’a offerte il y a deux ans, dans une période que je préfère ne pas trop revisiter. Une époque où je me faisais plus de mal que je ne voulais l’admettre. Il n’avait pas crié. Il n’avait pas fait de reproches. Il m’avait simplement regardée, longuement, puis avait glissé la bague dans ma main.

« Garde-la. Pour te rappeler que tu es plus forte que tu ne le crois. »

Une voix grave jaillit de l’interphone.

Mademoiselle Morel ?

— Oui… c’est moi. J’ai rendez-vous avec monsieur Delaunay pour une visite.

Un bip sec. Impersonnel.

— Étage 3. Appartement 201.

La porte s’ouvre.

— Super… murmuré-je.

Je monte les escaliers rapidement. La cage d’escalier est étroite, les murs jaunis. Chaque pas résonne trop fort. Mon cœur bat à un rythme désagréable. Arrivée au troisième étage, je le vois immédiatement.

Il est adossé au mur, bras croisés, comme s’il m’attendait depuis trop longtemps. Sa carrure est imposante. Large d’épaules, parfaitement droit. Son visage est fermé, dur, presque hostile. Il a ce regard de ceux qui n’ont pas l’habitude d’attendre, encore moins de faire preuve de patience.

Ses cheveux noirs sont tirés en arrière avec une précision presque militaire. Son costume trois pièces est impeccable, sans un pli. Tout chez lui respire le contrôle. La maîtrise. Et l’agacement.

Je sens son regard glisser sur moi. J’ai à peine le temps de détourner les yeux.

— Quand vous aurez fini de me fixer, on pourra commencer cette foutue visite.

La phrase me cloue sur place.

— Je suis désolée, je—

— Vos excuses ne m’intéressent pas. Suivez-moi. Je suis pressé.

Il ouvre la porte sans m’attendre.

Dès l’entrée, je comprends pourquoi l’appartement m’avait tant attirée sur l’annonce. Il est petit, mais incroyablement lumineux. Les murs clairs reflètent la lumière qui entre par les fenêtres donnant sur une ruelle animée. On entend la ville vivre, mais sans être étouffée.

Le salon est modeste, mais chaleureux. Un parquet ancien, légèrement usé, raconte déjà des histoires. La cuisine est ouverte, simple mais fonctionnelle. La chambre, minuscule, mais intime. Une salle d’eau propre, sans fioritures.

Je me projette immédiatement. Trop vite. Je m’imagine rentrer tard, poser mes affaires, respirer. Avoir enfin un endroit à moi.

— Évitez de toucher, lâche-t-il sèchement en me voyant m’approcher de la fenêtre.

Son irritation est constante, presque palpable. Il soupire à chacune de mes questions, regarde sa montre, répond par monosyllabes.

— Le loyer ? demandé-je.

— Quatre cent soixante-dix euros. Charges comprises.

Je reste bouche bée.

— C’est… vraiment ça ?

Il me lance un regard glacial.

— Je n’ai pas besoin de votre argent pour vivre.

L’arrogance dans sa voix me hérisse. Il me domine par son ton, sa posture, son indifférence totale.

— Vous le prenez ou non ?

Tout en moi se crispe. Je sais que quelque chose ne va pas. Que cet homme me met profondément mal à l’aise. Mais je sais aussi que je n’ai pas d’alternative.

Je ferme les yeux une seconde.

— Oui. Je le prends.

— Bien. Mon assistante vous contactera.

My big-heartedDes histoires addictives. Découvrez maintenant