Attention adulte ! 🔞
À 19 ans, Assiyah quitte la douceur de Saint-Louis pour le tumulte de Dakar. Hébergée par son oncle richissime, elle pense pouvoir se concentrer sur ses études et son avenir. Mais c'était sans compter sur Bachir.
À 29 ans, Bach...
Papa est mort quand j'avais 3 ans. Depuis, toute ma vie, ça a été ma mère et moi. Juste nous deux.
On est inséparables. Elle a toujours été là. Pour moi, pour mes études, pour tout. Elle a tout fait pour que je ne ressente jamais vraiment l'absence de papa. Elle n'a jamais refait sa vie. À cause de moi, peut-être. Ou peut-être pas. Je ne lui ai jamais demandé. Certaines choses, on les sent sans avoir besoin de les dire.
Aujourd'hui, je la regarde et je la trouve heureuse. Heureuse parce que sa seule et unique fille vient d'avoir son bac. Avec mention. Après tout ce chemin, tous ces sacrifices, toutes ces nuits à réviser jusqu'à ne plus sentir la fatigue.
— Félicitations mon bébé ! Xamone naa ni bac bi moom danga kay dagg, je savais que tu l'aurais.
Elle s'essuie encore les yeux, mais je crois qu'à ce stade, elle n'a plus beaucoup de larmes à donner. Depuis que le jury a prononcé mon nom, elle pleure sans retenue. Dans le centre, devant tout le monde. Moi, je suis juste surexcitée. Sur mon petit nuage.
— Merci maman, dis-je en souriant comme une gamine. Je t'avais dit non ? Le bac, c'est de l'eau !
Oui, c'est de l'eau... maintenant que je sors de neuf mois de révisions intenses, à deux doigts du burn-out. Là, je peux enfin respirer. Vraiment.
Main dans la main, nous marchons lentement vers la maison. Le soleil tape encore fort sur Saint-Louis. La rue sent le sable chaud, le ataya qu'on prépare déjà et l'odeur de poisson grillé venant de quelque part. Des enfants jouent au foot pieds nus, des femmes sont assises devant les portes, éventails à la main, discutant de tout et de rien.
Ma mère n'a pas pu s'empêcher de crier à chaque voisin rencontré sur le chemin que sa fille avait son bac avec la mention très bien.
À Saint-Louis, les nouvelles voyagent vite. Demain, tout le quartier sera au courant.
J'ai grandi ici. À Ndar, on me connaît. On dirait même que je suis un peu coquette. J'aime m'habiller avec soin, choisir mes tenues, soigner les détails. C'est devenu un trait de ma personnalité. Et je sais très bien que je tiens ça de ma mère.
Du haut de ses 43 ans, Khadija est ce qu'on appelle une vraie diongoma. Son métissage naar et halpular lui donne une beauté qui ne passe pas inaperçue. Une beauté que, selon les dires, j'aurais héritée d'elle. Avant de devenir Ndar Ndar, elle vivait à Dakar. Elle est venue s'installer ici après son mariage avec papa. Même après son décès, elle n'a jamais quitté la ville. Elle a trouvé sa place ici. Et moi aussi.
Ensemble, on a construit notre petite vie. Une vie simple, calme, rassurante. Et maintenant que j'ai mon bac, une grande question se pose. La suite.
— Alors ? Tu sais dans quelle université tu veux aller ?
Sa voix me tire de mes pensées alors que nous entrons à la maison. Le trajet entre le lycée et chez nous est court, mais aujourd'hui, il m'a semblé plus long que d'habitude.
— Je ne sais pas encore maman. Je ne sais pas si j'irai à l'Université Gaston Berger ou suivre une formation à Dakar .
C'est la vérité. Je ne sais pas. Une partie de moi a envie de rester ici, à Saint-Louis, dans cette ville que j'aime tant. Et une autre partie rêve de Dakar. De changement. De nouveauté. De découvrir autre chose. Mais quitter ma mère... je n'ai jamais vécu loin d'elle et ça m'effraie un peu.
— Ton oncle Moussa Abdoul m'a appelée hier, reprend-elle. Il insiste pour que tu viennes à Dakar. Il te demande juste de choisir la formation que tu veux et il s'occupe de tout. Je dois d'ailleurs le rappeler pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Je m'arrête net.
— Tu veux que j'aille à Dakar ?
Je la regarde, un peu inquiète. Elle me regarde droit dans les yeux, puis soupire doucement.
— Tu es assez grande pour prendre tes propres décisions, Assiyah. Je te l'ai toujours dit. Une femme forte est capable de choisir pour elle-même et d'assumer les conséquences de ses choix. Je ne veux pas que tu décides en fonction de ce que moi je veux, mais en fonction de ce que toi tu veux vraiment.
Ses paroles me touchent plus que je ne veux l'admettre. Ma mère a toujours décidé pour elle-même. Quand elle a rencontré mon père, sa famille, majoritairement halpular, n'était pas d'accord pour qu'elle épouse quelqu'un hors de son ethnie. Mais elle s'est imposée. Elle a choisi sa vie. Elle a subi la colère, les reproches, mais elle n'a jamais flanché.
Moi aussi, j'aspire à cette liberté-là.
— Je veux découvrir autre chose, maman... mais je ne veux pas te laisser seule ici.
Elle ne réfléchit même pas. Elle me prend dans ses bras.
— Bébé, ma vie est ici. J'ai trouvé ma place. Toi, tu es jeune. Cherche la tienne. Épanouis-toi.
Je me blottis contre elle. Je me sens rassurée. Protégée.
— J'ai encore quelques semaines pour réfléchir, lui dis-je enfin. Et en attendant... je viens d'avoir mon bac, donc tu me dois une giga fête et un grand cadeau.
Elle éclate de rire. Moi aussi.
Le soir, allongée sur mon lit, je fixe le plafond de ma chambre sans vraiment le voir. La maison est calme. Trop calme peut-être. À Saint-Louis, les nuits ont toujours été douces, presque immobiles, comme si le temps y avançait plus lentement qu'ailleurs.
Je pense à Dakar. À cette ville que je connais sans vraiment la connaître. À cette autre vie qui semble m'attendre, quelque part, sans encore me dire si elle sera tendre ou brutale avec moi.
Je me lève et attrape un de mes livres posés sur la table de chevet. Un roman d'amour, bien sûr. Je souris toute seule. Dans les pages, les histoires commencent toujours par un départ. Une décision. Un pas vers l'inconnu.
Je ferme le livre sans l'ouvrir.
Et si ma vie ressemblait enfin à celles que je lis depuis toujours ?
Je pense à ma mère, à son courage, à ses choix. À la liberté qu'elle m'a toujours enseignée sans jamais me l'imposer. Une boule se forme dans ma gorge, mais ce n'est pas de la tristesse. C'est autre chose. Une impatience mêlée de peur.
Demain, je fêterai mon bac. Dans quelques semaines, je quitterai peut-être cette maison. Et bientôt, sans le savoir encore, je rencontrerai des gens qui bouleverseront tout ce que je crois comprendre de l'amour, du désir et de moi-même.
Je ne le sais pas encore, mais ce soir-là, à Saint-Louis, une page se tourne.
Et une autre s'apprête à s'écrire.
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