Chapitre 1 - La Maison des Silences

36 1 0
                                        

Je me souviens encore de la première fois où j'ai vu cette maison.
Elle était là, debout, un peu tordue, un peu fanée, comme une vieille tante qu'on n'ose pas trop serrer dans les bras.
C'était à Cocody, un quartier que j'aimais bien, pas loin d'Angré Château. Là où les routes sont pleines de trous mais où les villas poussent comme des champignons après l'orage. C'était en août, un samedi, je crois. L'air était lourd, collant, comme s'il portait un secret.

Papa avait trouvé la maison avec l'aide d'un ancien collègue.
"Un bon coup, une affaire en or !" disait-il, sourire en coin, les yeux brillants.
Mais Maman, elle, ne disait rien. Elle plissait les yeux, comme si elle comprenait que ce nouveau départ ne serait pas si paisible. Moi, je me disais que c'était peut-être une chance. Une nouvelle vie. On avait quitté notre ancien appartement à Marcory en courant, après une histoire de loyers impayés et de voisins trop curieux.

Je m'appelle Paul. Dix-sept ans. Le genre de garçon qui parle peu, observe beaucoup.
Pas spécialement courageux, pas spécialement fragile non plus.
Mais ce que je vais raconter, personne n'était prêt à le vivre. Même pas moi.

La maison avait quelque chose de particulier. Pas seulement à cause de son âge ou de sa disposition. C'était... le silence, non celui qui fait du bien telle une brise légère. Mais un silence effroyable, presque... invivable je dirais. Il était épais, comme si le temps lui-même avait oublié de faire du bruit ici. Les murs étaient gris, nus, avec quelques taches d'humidité qui remontaient comme des veines. L'escalier en béton grinçait sous les pieds, même quand on ne montait pas.

Le salon était spacieux, presque trop. Il résonnait. Maman disait que ça manquait de rideaux. Moi, je pensais que même les rideaux n'auraient pas réussi à couvrir cette sensation. On aurait dit que la maison écoutait. Comme si elle attendait qu'on dise quelque chose qu'elle pourrait retenir.

Je pris la chambre du fond, à l'étage. Pas par courage. Juste parce qu'elle était la plus grande.
Et parce que Samira, ma petite sœur, insistait pour dormir près de Maman.
Cette chambre... je m'en rends compte aujourd'hui, elle m'a choisi, plus que je ne l'ai choisie.

La première nuit fut presque normale. Presque.

Je me réveillai vers 3h du matin. Ce détail, je m'en souviens.
L'heure avait une précision absurde, comme si quelqu'un me l'avait soufflée.
Pas de rêve, pas de bruit. Juste... une impression.

Je me levai. Marchai jusqu'à la fenêtre. Dehors, tout était calme.
La lune se découpait sur les toits, éclaboussait le sol de sa lumière pâle.
Et puis j'ai entendu les pas.

Des pas lents. Lourds. Comme quelqu'un qui traîne les pieds.
Mais ce n'était pas dehors. C'était... dans le mur.
Ou au-dessus.
Ou peut-être... juste derrière la porte.

Je suis resté figé.
Le cœur battant, le souffle court.
J'ai attendu.
Les pas se sont arrêtés.

Je suis retourné au lit.
Mais je n'ai pas dormi.

Le lendemain, j'ai voulu en parler à Maman.
Mais elle avait ce visage fermé, celui qu'elle réservait aux choses "pas sérieuses".
Papa, lui, s'était levé tôt. Il nettoyait la cour avec une énergie suspecte.
Linda dessinait dans un vieux cahier. Des formes floues. Des visages tordus.

Je décidai d'aller voir mon ami Géraud. On s'était connus au collège. Il vivait à quelques rues de là.
Lui, c'est le genre à tout rationaliser.
Je lui ai parlé de la maison, des pas, du silence.
Il a rigolé.
"Tu lis trop. Ou t'as pas l'habitude du quartier. C'est sûrement des rats dans les murs."

Mais moi, je savais.
Ce n'était pas des rats.

Les jours passèrent.
Je notais des détails. Des choses infimes, mais constantes.

Chaque soir, à la même heure, la lumière du couloir vacillait.
Une ampoule neuve.
Mais toujours ce grésillement. Ce clignement.
Comme un œil.

Et puis il y avait l'armoire.
Dans ma chambre, contre le mur du fond, une armoire ancienne. En bois rouge.
Massive, lourde, presque trop grande pour l'espace.
On aurait dit qu'elle avait été posée là avant que la chambre existe.

Je ne l'avais jamais ouverte.
Pas vraiment par peur. Juste... elle semblait dire "Ne me touche pas."
Une fois, j'ai tenté de la bouger. Elle a résisté, comme enracinée.
Mais quelque chose m'a dit : "Pas maintenant."

Je me suis surpris à parler seul, parfois. À voix basse.
Comme pour répondre à quelque chose qui ne parlait pas.

Un samedi matin, alors que Maman faisait le grand ménage avec Linda, elle appela Papa en criant.

"Yao ! Viens m'aider, ça là c'est pas normal !"

Je suis monté.
Elle tentait de déplacer l'armoire.
Quelque chose l'y poussait.

Papa et moi, on s'y est mis à deux.
On a tiré. Forcé.
Et puis... elle a glissé. D'un coup sec.

Derrière elle, dans le mur... une porte.

Une porte qu'aucun de nous n'avait jamais vue.
En métal, gris foncé. Mate.
Pas de poignée, pas de serrure.

Juste une phrase gravée dans le métal :

"Celui qui ouvre cette porte devra regarder sa peur dans les yeux."

On est restés là.
Muets.
Même Papa n'avait plus sa voix.

Linda s'est mise à pleurer.
Maman a dit qu'on devait prier.

Moi, je regardais la porte.
Et je crois qu'elle me regardait aussi.

Ce soir-là, tout le monde est allé se coucher tôt.
Mais pas moi.

Je suis resté éveillé.
Assis sur mon lit.
La porte me hantait. M'appelait.

Je sentais son souffle dans mes rêves.
Et à 3h du matin... je me suis levé.

J'ai poussé l'armoire.
Seul.
Et cette fois, elle n'a pas résisté.

La porte était là.
Froide. Silencieuse.
Mais vivante.

Je tendis la main.
Et j'ouvris.

À l'OMBRE DE LA PORTECerita yang bikin terobses. Temukan sekarang