Revenir, c'est pas ce qu'on brûle

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Deux ans. Deux ans que j'avais pas vu cette porte.
Deux ans que j'avais pas entendu sa voix.
Deux ans que j'avais pas posé un seul pied dans cette cage d'escalier grisâtre qui pue la pisse et l'humidité. Pourtant, j'connaissais encore chaque marche par cœur. Chaque trace au mur, chaque nom gravé sur la rampe.

Deux ans. Et me revoilà.

Mon sac me tirait l'épaule. Ce sac-là, c'est pas juste un bagage.
Dedans, j'ai mis tout ce que j'avais pu garder au foyer. Trois fringues, un carnet, un chargeur cassé, et un paquet de souvenirs que j'ai jamais demandé à porter.

J'ai pas tout de suite frappé. J'suis restée là, devant la porte. Mes doigts tremblaient un peu. Pas à cause du froid. À cause de tout le reste.

Puis j'ai levé la main. Deux coups. Courts, secs.
Comme si j'avais peur qu'elle ouvre vraiment.

Mais elle a ouvert.

Ma mère. 52 ans. Pas maquillée, cheveux tirés sous un foulard, regard sec.
Elle m'a fixée comme si elle essayait de me reconnaître.

— T'as maigri.
— Et toi, t'as toujours le même ton.

Silence. Puis elle s'est écartée sans un mot. J'suis entrée.
L'appartement sentait toujours pareil. Mélange de menthe, d'encens, de détergent.
Les mêmes rideaux. La même table. Le même tableau de la Mecque accroché de travers.
C'est le genre d'endroit qui te fait croire que le temps s'est figé... alors que toi, t'as morflé.

J'ai enlevé mes baskets. Je les ai posées là, là où Yacine posait toujours les siennes.
J'ai pas regardé ma mère. J'avais peur que mon regard dise trop. J'ai juste dit :

— J'peux poser mes affaires ?
— Ta chambre est comme tu l'as laissée.

Mensonge.
J'suis montée. Escaliers grinçants, murs sales, poignée abîmée.
Quand j'ai ouvert la porte de ma chambre, j'ai cru qu'un truc allait me frapper. Pas physiquement... mais un choc dans le cœur.

Tout était là, comme en pause :
Mes anciens cahiers, mon lit avec les draps roses que j'aimais plus depuis mes 14 ans, les posters au mur à moitié décollés, les photos accrochées avec du scotch.

Yacine et moi sur un vélo.
Papa devant la télé.
Karim avec une casquette de travers.

Et moi, Aina. Avant que tout parte en vrille.

Je suis restée debout au milieu de la pièce.
Et j'ai pensé au foyer.

Centre Horizon. Étage 2. Chambre 7B. Fenêtre bloquée.
Là-bas, on dormait à deux par chambre.
J'étais avec Inès, une fille de 16 ans, placée pour violences familiales. On partageait tout : les chips, les écouteurs, les silences.
Elle m'avait dit un soir :
— Aina, chez toi ou chez eux, tant qu't'as pas réglé avec toi-même, t'es à la rue, en vrai.

J'crois que j'ai jamais autant compris une phrase que celle-là.

Ma mère a crié depuis le bas :

— Tu veux manger ou tu restes perchée ?
— J'descends.

J'ai retiré mon manteau, j'ai laissé mon sac dans un coin, et j'ai descendu les escaliers.

Elle avait dressé la table.
Pain maison, chorba encore chaude, olives, thé à la menthe.
Elle faisait comme si j'étais juste rentrée d'un week-end.
Comme si j'avais pas passé un an dans un foyer, et un autre à squatter chez des gens qui m'ont jamais vraiment accueillie.

— Mange.
— J'ai pas très faim.
— Mange un peu. Tu vas tomber si tu continues comme ça.

J'ai pris un morceau de pain. J'ai trempé dans la soupe.
Pas pour elle. Pour moi. J'avais pas envie qu'elle croie qu'elle m'avait encore sous contrôle.

— Tonton Brahim est passé. Il t'a cherchée.
— Il veut quoi ?
— Il a dit "faut qu'elle vienne me voir, j'ai des choses à lui dire."

Tonton Brahim.
Vieux pote à papa. Tailleur de costards la journée, tête du quartier la nuit.
Il parle peu mais il sait tout. Et quand il dit "j'ai des choses à lui dire", faut jamais croire que c'est anodin.

J'ai bu une gorgée de thé. Je l'ai regardée. Vraiment regardée cette fois.
Elle avait les cernes plus creusées qu'avant. Les traits tirés.
Une part de moi voulait lui dire que je lui en voulais encore.
L'autre part était juste fatiguée.

— Karim est là ?
— Non. Il est chez Sofia. Il bosse de nuit maintenant. Hôtel à Roissy.

Karim, c'est mon grand frère. 23 ans. Discret. Trop.
Il parle pas beaucoup. Il encaisse.
Depuis que Yacine est mort, il est devenu encore plus silencieux.
Yacine... Mon autre frère. Parti à 19 ans. Mauvaise soirée. Mauvais regard. Mauvais quartier.

Ma mère a rangé son assiette.
Moi, j'ai juste dit :

— J'vais dormir.
— Ta chambre est toujours là. T'as qu'à reprendre ta place.

Reprendre ma place ?
J'ai pas su si elle disait ça pour me rassurer ou pour m'enfermer.

Je suis montée.
J'ai refermé la porte doucement.
Je me suis laissée tomber sur mon lit. Mon vieux lit. Celui où j'écoutais du son en regardant le plafond. Celui où je rêvais d'un autre monde.

Et dans le silence, j'ai pensé à lui.

Ismaël.
Je l'ai pas encore revu. J'sais même pas s'il est toujours dans le quartier.
Mais j'le sens. Comme une brûlure que le temps n'a pas su soigner.

Parce que dans ce quartier... rien s'oublie.
Et tout finit par revenir.

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⏰ Última actualización: May 16, 2025 ⏰

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