Le retour

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Lorsque la voiture franchit l'immense portail en fer forgé du domaine, je ressens un profond soulagement. Ces derniers jours ont été émotionnellement compliqués et rien ne m'a jamais semblé aussi doux que de pouvoir revenir ici, avec Jeanine à mes côtés.

Ma main quitte le levier de vitesse pour saisir l'une des siennes que je presse avec tendresse. Sa peau ridée est douce et merveilleusement familière. Son parfum, que j'avais peur de ne plus jamais humer, emplit l'habitacle et des larmes perlent lorsque je sens ma tante envelopper ma main dans les siennes.

Nous nous garons quelques secondes plus tard et je m'empresse de contourner la voiture.

- Attends Tata, je vais t'aider.

Bien évidemment, je n'en ai pas le temps. Jeanine a déjà mis pied à terre. Son regard moqueur croise le mien et elle me lance avec un sourire en coin :

- Arrête tout de suite de me traiter comme une vieille chose fragile gamine.

Je pouffe en secouant la tête et attrape son coude pour l'aider à s'extraire de ma petite citadine blanche. Je lui prends son sac des mains tout en l'obligeant à prendre mon bras pour l'aider à gravir les marches du perron.

- Tu sors de l'hôpital après avoir fait un infarctus Tata, arrête de prendre ça à la légère s'il te plaît, dis-je en soupirant.

Elle roule des yeux, feignant l'exaspération, mais je sais qu'elle perçoit mon inquiétude. Après la ménopause, elle a pris quelques kilos et, malgré une santé de fer, un caillot a fini par lui jouer un mauvais tour. Elle refuse cependant d'admettre qu'elle doit ralentir le rythme. Laisser son poste, ne serait-ce que temporairement, lui semble inconcevable.

Tandis que nous marchons vers la porte de l'infirmerie, mon regard se pose sur le domaine qui m'a vue grandir. Ce lieu, je le connais par cœur. Un manoir majestueux en plein cœur de la forêt solognote, bordé par une vingtaine de dépendances : écurie, forge, infirmerie, chenil, maison des employés... En son centre, un vaste étang miroitant, où glissent avec nonchalance des cygnes et des canards. Hormis les bâtiments, tout ici est sauvage. Cerfs, biches, lapins, renards et sangliers cohabitent en paix.

- Tu veux t'installer dans le canapé ? je lui demande avec douceur en déverrouillant la porte d'entrée.

Jeanine secoue la tête.

- Je vais bien, Eléa, arrête de me traiter comme une de tes patientes.

Je pince les lèvres et l'observe un instant. Si elle déteste qu'on prenne soin d'elle, je ne peux tout simplement pas faire comme si de rien n'était. Elle s'appuie sur le meuble du salon et me fixe avec un air attendri.

- Ma chérie, je sais que tu t'inquiètes. Mais je suis solide, tout va rentrer dans l'ordre.

Je soupire, vaincue.

- Promets moi juste de ne pas forcer.

Elle me tend son petit doigt, un sourire espiègle aux lèvres.

- Je le jure solennellement, madame l'infirmière.

Je ris, vaincue en liant mon petit doigt au sien.

Jeanine a le don de détendre l'atmosphère, même quand rien ne s'y prête. Après lui avoir servi son thé, je décide d'aller prendre l'air pour lui laisser un peu d'espace. Je sais que la maison lui a manqué et qu'au fond elle a eu peur de perdre cet endroit si cher à son cœur et surtout peur de me laisser seule.

Je sors dans la fraîcheur du matin, inspirant à pleins poumons l'air vif de décembre. Le domaine s'éveille lentement, baignant dans une lumière dorée. Quelques oiseaux s'agitent dans les branchages et le bruit familier des sabots sur le sol gelé me parvient.

À la frontière des mondesStories to obsess over. Discover now