Et me revoilà seul. Comme tout au début, je me trouve au milieu d'une ligne droite avec un choix: demi-tour ou poursuivre. Je me retrouve souvent sur ce chemin quand je dois prendre une décision dans ma vie. Là, je m'y trouve avec l'impression d'attendre quelqu'un mais je sais que personne ne m'attend que je fasse demi-tour ou que je poursuis. Je serai seul quelque soit le chemin que vais prendre.
Je croyais, non, j'espérais que tu me rejoindrais. Tu n'es pas imbécile, juste naïve. Tu m'as avoué que tu n'as jamais parlé de ton rêve à qui que ce soit d'autre. Avais-je voulu que tu me reconnaisse? Non, sûrement. Code d'éthique des nettoyeur: ne jamais laisser de trace. Cette mission a sûrement été la plus périlleuse mais la plus réussite de ma vie. Une durée précaire pour tout faire sans que tu soupçonne quoi que ce soit.
J'imagine le choc sur ton visage de le voir étendu sur le plancher. Sans vie. Aucune blessure, aucune trace d'infraction. Qui oserait pénétrer dans votre maison s'il est présent d'ailleurs. Tout se trouve à sa place habituelle. Votre photo de mariage, tu avais dix-huit ans, le visage plein d'espoir. Un bouquet de fleurs fané que son poing a dû rencontrer lors de votre dernière altercation. Il l'a brisé, l'eau a commencé à sécher sur le parquet bleu usé et les roses piétinées. Tu m'avais dit aussi que tu aimais plus les camélias que les roses.
La police a dû encercler ta petite boutique. Des allers-retours des officiers et les journalistes aux aguets. Tu pleurais, assise sur votre salon rouge près de la fenêtre pour que tu puisse contempler la rue éternellement animée la nuit quand tu lis « Le petit prince » de Saint Exupéry. Pour quelle autre raison une femme de vingt-cinq ans lirait Le petit prince à part l'envie de retrouver ses rêves perdus? J'avoue avoir lu Le petit prince à mainte reprise tout comme L'alchimiste de Coelho. Les deux livres traitent le même sujet non? Celui de Coelho est plus mature mais on aurait dit une même voix dans deux écritures.
Tu as dû remarquer l'enveloppe que quand le corps a été emmené à la morgue. Je peux encore voir la faible lumière de la lune traverser les longues fenêtres de la boutiques. On peut à peine distinguer les titres et les images sur la couverture. Le nom de la boutique prend tout son sens avec cette lumière. « Bioluminescence » sous une pleine lune, ne reste plus que la mer lumineuse. Malgré la perte, tu vérifies si tous les emprunts ont été remis à leur place et dans les bons rayons.
Et là, tu l'as remarqué, dans le rayon des comédies romantiques. Au lieu d'une pochette avec Audrey Hepburn en couverture, tu vois une enveloppe couleur bleue et moitié ouverte. D'une main tremblante, tu as pris l'enveloppe et découvre un billet d'avion pour les îles Maldives; là où je t'attends. Une carte t'invite: Rejoins-moi écrit par un enfant. Tu l'ignore sûrement mais les gens comme moi ne doivent jamais laisser une trace derrière eux. Ni nom, ni carte d'identité, ni connaissance. Rien.
Finalement, je te comprend. Si tu étais venue, tu verrais un inconnu et tu prendrais peur. Quoi que je ferais, tu ne pourras rester à mes côtés; j'ai débuté avec un mensonge. Je suis venu à toi de la même manière que la mort. Qui vient te prendre quelque chose en silence et te quitte en silence. Jamais, nos cœurs ne pourront se toucher même pas un centimètre même si je me battais contre le monde entier. Tu es de l'autre côté et je ne peux même en rampant ni en volant t'atteindre. Je dois me faire à l'idée.
Tu ressembles à la chose que tu apprécies. Je ne peux que profiter des bleues magique des méduses et poissons qui provoquent la bioluminescence ; mais jamais, oh grand jamais je ne peux les toucher ni même maintenir cette couleur. Elle s'évaporera au lever du soleil. Tu ressembles à ça, un rêve si lumineux mais ne reste jamais longtemps. Tu es appelée ailleurs à illuminer d'autres vies. Une vie qui pourra te toucher et que tu pourra en jouir. Chose que moi, je ne peux t'offrir.
Alors je suis, encore une fois, au milieu de ce chemin désertique. J'attends quelq'un mais je sais qu'on ne m'attend pas. Je plisse les yeux à travers ma lunette de soleil pour espérer apercevoir une présence qui passe. Mais non, c'était un couple d'oiseau qui disparaît dans l'horizon. Je sens mes pieds de plus en plus douloureux sous chaque pas. Depuis combien de temps je n'avais pas de chaussures? Je l'ignore, ça fait si longtemps que je ne comptais plus le temps.
J'ai vu les minutes devenues des heures, des heures, des jours, des jours, des semaines, des semaines, des mois et les mois qui succèdent jusqu'à devenir un an, deux ans, trois ans. Je dois continuer. Poursuivre, demi-tour ce sera le même paysage. J'ai fini par m'asseoir au coin de la rue. La tête entre les bras tel un enfant pleurant sa mère. Doucement, je me rappelle la première fois où je me suis trouvé ici. J'avais douze ans, j'étais assis au même endroit. Les vêtements usés, le soif avalant ma voix et mes pieds brûlés par la chaleur insupportable du goudron. Il ne pleut jamais dans ce coin, jamais. Même pas de l'air frais, seulement de l'air tout aussi désertique que la végétation.
J'allais me perdre dans les abysses de l'évanouissement quand une voiture noire roulait si vite vers moi. Le pare-brise étincelait sous le soleil. Même de loin, je remarque la main d'une femme tenant une cigarette à moitié consommée. La voiture s'arrêtait en face de moi. Mon visage s'est enregistré dans tes pupilles marron clair et le tien dans les miennes. Je la trouvais classe et ça a changé à jamais ma vie.
Désormais, revenu à la case départ, la reverrais-je à nouveau et aura t-elle le même effet qu'à mon enfance? En tout cas, quelque soit la situation, cette impression de devoir attendre quelqu'un ne partira peut-être jamais. Depuis que j'ai lu ce mot, je crois que c'est devenu ma raison de vivre. T'attendre alors que tu ne t'attends pas à ce que je t'attende. Le cycle de la vie. Éphémère comme la beauté qu'est la bioluminescence. La beauté que tu es. Je suis là et j'attends ce qui n'existe pas. À moins que...
