Trudgrouillère

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La sonnette tinta guillerettement pour laisser entrer une table de passage à Trudgrouillaire. Aussitôt, une foule d'artisans se jeta à ses quatre pieds. Aiguilles, épingles et bobines de fil étaient aux aguets pour rendre le meilleur service possible à la clientèle qui se raréfiait. Madame avait besoin d'une nappe sur mesure. C'était important disait-elle. Elle recevait tout à l'heure une dizaine de personnes, et le plus tôt serait le mieux parce qu'elle n'avait pas commencé à préparer le repas.

- N'en dites pas plus, répondit le mètre avec classe. Quel tissu désirez-vous ?

Et aussitôt, en se déhanchant, il prit toutes les mesures nécessaires du meuble. Une sacrée table, pensa-t-il : presque 5 mètres de périmètre, 2 de diamètre, et... dix centimètres de hauteur.

- Je ne suis pas naine, seulement basse, dit la table.

- Bien entendu, répondit le mètre avec galanterie. Souhaitez-vous que l'on ajoute des motifs ?

Pendant ce temps, le patron imagina un modèle rond pour cette table carrée. Sa morphologie avait besoin d'un peu de liberté dans tant de raideur. La table regarda avec effarement la confection expresse de son vêtement, le mètre, poli et aux petits oignons, le patron la tournant dans tous les sens, alerte à ses courbes pour le mouvement du tissu.

- Patron ! S'exclama le mètre.

- Je gère les formes, répondit celui-ci. Je te laisse les proportions.

- Un point par-ci ! Firent les épingles en criant toutes sortes de conseils depuis leur boite. Un point par là !

- Mesdemoiselles..., grinça le mètre, la voix couverte par les voix criardes des cures-dents.

- Tire-tique, appela le patron. Lâche tes livres cinq minutes, tu es responsable des points sur ce coup. Dé à coudre, tu l'assistes.

- Je peux faire seul, répondit une aiguille en repoussant un dé à coudre qui s'en alla geindre auprès d'un oeuf à repriser.

Et les aiguilles de s'accrocher au tissu, déroulant des bobines de fil de toutes les couleurs à leur suite, et s'attelant à coudre des motifs différents chacune de leur côté.

- Mesdames. Menaça le mètre sombrement.

- Le tissu est trop long ! S'écria le patron.

Les ciseaux crantèrent l'étoffe.

- Le tissu n'est plus assez long ! Hurla le patron.

- Je vais vous faire empaler..., fit le mètre froidement.

- Amenez-en moi une pièce de plus.

- On en a plus de celui-là.

- Un autre alors, s'exclama le patron. 

- ...vous encastrer, continuait le mètre, maîtrisant difficilement ses nerfs.

- Je me charge de rallonger le tissu, annonça la machine à coudre.

- Je te fais confiance pour rester en dehors de cette histoire, lui interdit le patron.

Elle démarra pourtant avec un boucan d'enfer. L'aiguille piquait une vingtaine de points à la seconde. Les vitres en tremblaient.

- Elle est possédée ! Alerta une épingle. TOUS AUX ABRIS !!

- Tout est sous contrôle, hurla celle-ci pour couvrir son bruit de marteau-piqueur.

Rien n'était sous contrôle : le tissu volait dans tous les sens, l'aiguille perdait le nord. La machine du diable dévoilait sa vraie nature. La table se trouva vite parée d'une nappe plus ou moins ronde, issue d'un assemblage de divers tissus, et qui ne couvrait pas les extrémités de sa surface. Différents points de toutes les couleurs la parcouraient en tout sens. En un mot, une immondice. Le mètre, scandalisé, et le patron, satisfait de sa création.

(Haute) CoutureWhere stories live. Discover now