J'aime ces routes. Celles à flanc de collines, celles qui passent entre les arbres et dont leurs branches laissent le soleil vous atteindre par intermittence. Ces routes peu larges sur lesquelles les camions ne passent pas, laissant la circulation fluide et vous laisser croire le temps de quelques instants que vous êtes seule à les emprunter. Celles sur lesquelles les fenêtres grandes ouvertes de ma voiture laissent passer le vent dans mes cheveux blonds, me permettant également d'inspirer ce parfum si doux : celui des pins, mélangé à l'odeur iodée de la mer à mesure que l'on s'approche d'elle. Ces routes sur lesquelles mes pensées sont simplement bercées par le chant des cigales se délectant des premières chaleurs estivales.
Je l'ai enfin fait, j'ai tout plaqué. Je n'ai pourtant que vingt-six ans. Ma situation peut sembler dérisoire en comparaison à celle de personnes qui plaquent des dizaines d'années d'entreprise et de vie familiale, mais justement, je ne voulais pas leur ressembler. J'ai toujours été la petite fille modèle, et peut-être aussi l'enfant incompris de mes parents. Mon grand-frère, Paul, était lui aussi parfait : il s'est cantonné à tous leurs enseignements, les hobbies qu'on lui a imposé et sa voix de grand avocat toute tracée. La seule différence entre nous, c'est que ça lui convenait, et ça lui convient toujours aujourd'hui. Il a rencontré sa femme, Agathe, lorsqu'ils étaient à la fac. Elle est aujourd'hui juge et enceinte jusqu'au cou, repoussant leur mariage à l'année prochaine.
Ma mère voulait par dessus tout une fille, que la vie lui a accordé à ma naissance. J'ai été choyée, adorée, aimée plus qu'il n'en faudrait. Moi aussi, je me suis pliée à leurs désirs, comme ma carrière de mannequin enfant et junior, des années de danse classique et des mois de chant. Cette dernière expérience quoi que avortée car mon timbre de voix ne correspondait pas à ce que l'on attendait de moi. Mes parents ont tout fait pour que je sois sur le devant de la scène, ce qui m'en a valut une horreur pour les projecteurs. Je n'aime pas la lumière, je ne cherche pas à briller, ou en tout cas pour autre chose que le superficiel. Ils n'ont jamais voulu admettre que je n'étais pas celle qu'ils attendaient, je l'ai pourtant su très tôt. Je n'avais rien en commun avec toutes ces petites coincées qui m'invitaient à leurs anniversaires. J'aurais préféré jouer aux pirates avec les garçons dans la cour, j'aurais préféré faire des activités quad ou paintball, j'aurais peut-être même préféré jouer au football ! Mais ce n'était pas élégant pour une fille, pas assez raffiné. La seule chance que j'ai eu de pouvoir quelque peu choisir mon avenir a été le choix de mes études. Je savais que je ne voulais pas suivre les traces de mon père et de mon aîné, le droit m'ennuyait à mourir. J'aimais les affaires oui, mais pas dans ce sens-là. J'aimais leurs histoires, leurs fondements, développements, leurs clés de réussite ... J'aimais beaucoup le marketing. Ils ont alors vu une nouvelle opportunité en moi, grâce peut-être à la publicité, l'évènementiel ou la création d'une société entrant au CAC 40.
J'en ai eu marre. Epuisée de jouer un rôle depuis le plus jeune âge, je me suis lassée de cette vie. Lassée de nos vacances de famille parfaite au Club Med, de mes cours de piano avec la professeur la plus réputée du bassin Lyonnais. Lassée de fréquenter des garçons de bonne famille qui ne parlaient que de leur fortune familiale et côtoyer des filles qui ne faisaient que se demander lequel pourrait être le meilleur parti. Je rêvais simplement de barbecues et de campings, de refaire le monde et de compter les étoiles après des soirées arrosées, de partir en vacances à l'aventure entre amis, de trouver ne serait-ce qu'un garçon qui ne serait pas intéressé par mon pedigree mais simplement par ma personne et avec qui je pourrais réellement être moi-même. Mais il ne s'est jamais présenté, et je me suis lassée d'espérer. Alors j'ai joué le jeu, je suis allée au bout de mes études, de mes stages prestigieux en France ou à l'étranger, j'ai même accepté un premier CDI dans une entreprise de renom, puis j'ai tout arrêté, sans dire la vérité.
J'ai prétexté que je voulais me lancer dans l'entrepreneuriat, que je me sentais prête, et que pour ça, je devais prendre mes distances afin de pouvoir me concentrer sur mon travail. Ma mère a eu du mal à l'accepter, mon père est tombé dans le panneau.
"Rien de mieux que le bord de mer pour trouver calme et inspiration."
Rien de mieux qu'un appartement de soixante-dix mètres carrés loué à l'année dans le centre de Saint-Tropez. J'aurais préféré quelque chose de plus simple, une destination et un environnement moins luxueux, mais j'ai appris à être reconnaissante malgré tout.
Ce qui ne m'a en revanche pas freinée dans ma quête d'indépendance et d'aventure. Grâce à un ami geek rencontré pendant mes études, j'ai obtenu de faux papiers d'identité et un faux CV, basé sur des expériences saisonnières en restauration, un milieu qui m'a toujours fascinée. J'ai postulé à distance à plusieurs annonces pour la saison estivale, ce qui ne manquait pas. J'ai enchainé les entretiens téléphoniques et jeté mon dévolu sur l'Incandescent, un établissement de plage grandiose, réputé pour son ambiance festive et son espace transat paradisiaque, juste ce qu'il me fallait. Sa particularité : ils ne travaillent qu'en journée, ne fermant tard que lors d'après-midi trop endiablés. Ce qui me permettrait peut-être de m'amuser sur mon lieu de travail et de faire des rencontres sur mon temps libre.
C'est à ce nouveau mode de vie que je rêve donc dans ma voiture, sur les routes sinueuses me menant à la vie tropézienne. Ces trois prochains mois risquent d'être les plus excitants de ma vie, et c'est sans compter sur tout ce que je n'ai même pas imaginé ...
VOUS LISEZ
L'Incandescente
RomanceUne saison en restauration, si ses parents savaient ! Ava a menti, pour se libérer. Elle a choisi la plage, la fête, les amis, les fous rires. Revenir aux basiques, à la simplicité et pourquoi pas à l'amour. Ava veut vibrer, ressentir autre chose qu...
