CHAPITRE UN

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"J'ai voulu croire que cet arbre majestueux, faisant pleurer ses branches et ses feuilles sur la rive, m'accorderait un peu de répit, me caresserais par sa nostalgie, et accepterait d'accueillir en son écorce une nouvelle âme dont il ferait le deuil."
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Il entendait son cœur battre sous l'eau, à un rythme qui se faisait de plus en plus lent et de moins en moins audible, ses tympans étaient noyés par une eau glaciale depuis maintenant quelques minutes, son corps presque entièrement nu se délectait de cette étreinte froide que le Fleuve du Sud, en cette nuit d'été, lui offrait. La rive se faisait lointaine, à cet instant précis, plus rien ne comptait autour de lui, la panique l'avait quitté quand ses pieds avaient rencontré le Fleuve qu'il côtoyait depuis plus d'une dizaine d'années maintenant. Le silence de son âme était si ferme, que même le hibou ne se faisait pas entendre cette nuit. Peut-être que son hululement aurait réveillé le jeune homme qui tenait à s'endormir jusqu'à ne plus sentir, ne serait-ce que l'eau qui guideait son corps toujours plus loin de la réalité, dans de douces vagues le berçant, avec pour chanson, un cœur qui battait paisiblement, bien que faiblement.

Le silence de l'eau se brisa violemment, mais rien n'empêcherait le jeune homme de se laisser mourir de froid ou noyé. Ce Fleuve voulait sa mort autant que lui, il ne se laisserait vivre pour aucune raison, il comptait bien s'endormir éternellement malgré l'eau qui commençait à s'agiter d'un rythme paniqué. Malheureusement, un autre garçon avait décidé à sa place, du moment de sa mort. Des larges mains emprisonnèrent les poignets du désespéré qui avait tenté de couler en vain. Le remontant à la surface, le sauveteur expira une énorme bouffée d'air paniqué et à la fois soulagé de sentir, un faible certes, mais un pouls quand même provenant du jeune homme aux cheveux noirs qu'il venait de secourir.
Pendant de longues minutes, le jeune homme qui s'était jeté à l'eau tout habillé, après avoir balancer ses écouteurs et son lecteur de musique au sol, ramena celui à moitié nu sur la rive. Lui était mortifié, l'autre était las et dégoûtait. Maintenant revenu sur la terre ferme, l'homme congelé par l'eau était resté allongé tandis que l'autre retirait ses vêtements mouillés pour éviter d'attraper froid, puis il s'assit et se pencha sur le presque futur noyé, lui donnant une énorme claque qui réveilla instantanément celui-ci dans un cri de douleur et de colère :

"Putain mais ça va pas la tête !" Il s'exclama, revenant à ses esprits, se rendant enfin compte de la situation et caressant sa joue froide et douloureuse.
"C'est plutôt toi qui va pas bien dans ta tête !" Rétorqua le jeune homme. "Tu voulais crever ou bien ?" Sa voix était paniquée, inquiète et remplie de questionnements.
"Oui !"

Le regard verdoyant dans le reflet de la nuit du suicidaire resta planté dans celui imperceptible du sauveur. Le silence reprit place, l'eau se calma, et on entendit le hibou à nouveau. Son hululement se faisait presque content, il aurait peut-être été préférable que ce soit l'oiseau de la nuit qui réveille le garçon plutôt qu'une énorme et violente claque.

Pour le moment, les gestes parlèrent plus que les mots, des mots qui ne seraient de toute façon d'aucune aide dans cette situation. Comment raisonner quelqu'un qui déteste tellement la vie qu'il décide de laisser la mort le tenter ?
Le sauveur se leva pour observer les alentours, trouvant les vêtements du jeune homme : un pull large et léger était accroché aux branches du grand arbre surplombant une partie de la rive du Fleuve du Sud. Il jeta simplement le vêtement aux pieds du garçon, celui-ci l'enfila sans un mot. Les deux jeunes hommes se retrouvèrent assis à observer l'eau.

"Tu aurais dû me laisser mourir de froid." Se prononça le garçon, d'une voix faible et calme. Une certaine gêne et honte se faisait ressentir.
"Je suis quelqu'un d'un peu trop censé pour laisser un type crever de froid dans une eau glacée à trois heures du matin." Un soupir passa ses lèvres gercées, avant de reprendre : "surtout quand le type en question a l'air de dormir de façon inconsciente plutôt que de prendre un bain de minuit en retard."

Il n'ajouta rien, au fond, cette réponse avait plutôt amusé le concerné, mais son visage n'afficha aucune émotion, si ce n'est le vide. Il s'allongea simplement sur le sol humide, observant son sauveur, il avait l'air plus grand que lui. Mais cette nuit était plus sombre que les précédentes, et bien que les rayons lunaires puissent l'aider à apercevoir la silhouette qui l'avait sorti de l'eau, il n'arriva pas à détailler grand chose.
Étrangement, la situation dans laquelle les deux se trouvaient actuellement, n'était pas si désagréable. L'autre garçon s'allongea à son tour, observant les branches de l'arbre qui cachaient le ciel étoilé. Sa respiration s'était calmée et son corps s'habitua de nouveau à la température extérieure qui était chaude en comparaison de celle de l'eau. Il ne pouvait s'empêcher d'entendre les dents de l'autre claquer, tellement il avait froid, alors il se redressa et chercha dans sa veste qui était tombée dans son sauvetage, son briquet de quoi rouler des cigarettes.

"Tu fumes ?" En guise de réponse, le frileux fit comprendre que oui, d'un simple "hum".

Alors il roula deux cigarettes, dont une qu'il glissa entre les lèvres du garçon dénudé, allumant les deux d'une même flamme. Il prit les mains du jeune homme et les approcha du bout de sa clope. Celle-ci propagea une certaine chaleur agréable qui réchauffa ses mains froides.

"Ozan." Dit-il simplement, sous l'œil interrogateur du frileux. "C'est mon nom." Il ajouta, un léger sourire aux lèvres que l'autre ne pouvait apercevoir malheureusement.
"Oh." Il s'exclama faiblement, embarrassé de s'être rendu compte que ce fameux Ozan, lui, pouvait apercevoir clairement son visage et, par conséquent, le terrible regard qu'il venait de jeter. "Saule." Finit-il par dire, se présentant à son tour rapidement.
"Comme l'arbre au dessus de nous. C'est très poétique comme situation."

Le prénommé Saule rit légèrement à cette réflexion, ce qui amusa Ozan. L'atmosphère se détendait petit à petit et c'était pour le mieux. Cette cigarette se consuma un peu trop vite au goût de Saule, ce qui le fit râler, mais l'autre jeune homme lui passa la sienne pas encore terminée, s'allongeant une énième fois dans l'herbe. Le temps passe à une vitesse fulgurante. Pendant un long moment, ils ne se dirent à nouveau plus rien. Ozan profitait de quelques cigarettes qu'il partageait avec le garçon aux cheveux de jais, tandis que lui était ravi que celui-ci ne posa pas plus de questions que cela sur la situation. Au bout d'un certain moment, le silence commençait à se faire lourd, et dans ces moments précis, le suicidaire devenait philosophique plus que jamais.

"J'ai jamais eu l'impression que les morts mourraient. Pour moi, j'ai toujours eu la sensation qu'ils disparaissaient simplement de la civilisation, qu'ils sont vivants quelque part et ont encore le cœur suffisamment battant pour nous aimer et nous prendre dans leurs bras. C'est vrai quoi, j'arrive pas à les imaginer pourrir dans un cercueil et devenir un squelette." Un monologue amusant aux oreilles de Ozan.
"Original comme façon de penser pour quelqu'un qui allait peut-être crever de sa propre volonté y a quelques dizaines de minutes." Répondit-il, riant à son tour légèrement.
"Tu penses pas comme ça ?"
"Je n'aime pas penser à tout ça." Dit-il en se levant, tendant sa main à Saule. "Je te raccompagne chez toi."

Il n'eut pas trop le choix que d'accepter, malgré sa vaine tentative de rester seul ici encore un moment. Alors ils marchèrent côte à côte, dans les rues hasardeuses de la ville, dans le silence le plus total, jusqu'à arriver dans la rue des lilas, où la majorité des maisons avaient leur jardin séparé par la rue où véhicules et piétons passent constamment. Saule s'arrêta devant celle aux tons beige et brun, il regarda l'autre garçon et eut l'occasion de le voir enfin, le trouvant plutôt joli. En réalité, les deux n'avaient pas décroché les yeux de l'autre.
C'est le miaulement d'un chat passant dans la rue qui les coupa de leur douce rêverie.

"Au revoir." Dirent-ils en cœur, Ozan regarda Saule rentrer chez lui, il se sentait maintenant terriblement vide. Et il ne s'en rendit pas compte, mais il était resté suffisamment longtemps planté ici, que depuis sa chambre au troisième étage de la maison, le garçon aux cheveux de jais pu le regarder à travers les carreaux de sa fenêtre. Un petit sourire aux lèvres.

Cette nuit, plus que les autres nuits, en rentrant chez lui, Ozan se mit à réfléchir au sens de la mort, et il détestait cela. Ce qu'il détestait encore plus, c'était d'avoir rêvé de Saule, mort dans le fleuve s'il n'était pas arrivé à temps.

Il aurait pu trouver un cadavre cette nuit.

LE GARÇON DU SAULE PLEUREUR Stories to obsess over. Discover now