Le crépuscule s'étirait sur les collines verdoyantes du domaine Eldërweiss comme une cape de velours usé, effilochée aux bords par les vents froids qui descendaient des forêts sombres. Le château, perché sur son promontoire de pierre grise, semblait veiller sur la vallée avec la résignation d'un vieil aristocrate qui a vu trop de saisons passer. Ses tours élancées, couronnées de gargouilles aux faces grimaçantes, projetaient des ombres longues sur les jardins en terrasses où les rosiers tardifs luttaient encore pour un dernier éclat de couleur.
Orvate Eldërweiss, du haut de ses vingt-huit ans, arpentait le chemin pavé menant à l'entrée principale, les épaules voûtées sous le poids d'une joie qu'il n'osait pas encore nommer joie, mais plutôt miracle. Sa main gantée effleurait distraitement le pommeau de son épée, un geste machinal hérité de son père, le Baron Ludwig, qui avait toujours prôné la vigilance comme une seconde peau pour un homme de leur lignée.
Sévinque l'attendait. Sa femme, sa Sévinque, avec son ventre arrondi par l'enfant qu'ils portaient ensemble depuis sept mois. Elle était arrivée dans sa vie comme une brise d'été dans les brumes automnales d'Heidelberg, où Orvate avait passé ses années d'études, fuyant les intrigues familiales pour les bibliothèques embaumées de vieux parchemins.
Fille d'un comte mineur des bords du Rhin, elle avait des yeux verts comme les feuilles neuves et une voix qui murmurait des poèmes en allemand ancien, des vers qui parlaient de lumière piégée dans les veines des arbres. Leur union, scellée un an plus tôt dans la chapelle du domaine, avait été un baume sur les ambitions frustrées d'Orvate – le cadet, toujours dans l'ombre de son aîné, Eurysthe, l'héritier pressé de gloire.
Ce soir-là, le baron avait convoqué une réception modeste : non pas pour célébrer l'imminente naissance, mais pour sceller une alliance avec le Comte Reinhardt von Falken, un vieil ami de la famille dont les terres jouxtaient les leurs au sud. Les domestiques s'affairaient déjà : Gertrud, la gouvernante aux cheveux tirés en chignon sévère, dirigeait les valets d'un œil acéré, veillant à ce que les chandelles de cire d'abeille soient alignées avec précision sur les candélabres d'argent. Kaspar, le majordome, comptait les couverts avec une obsession maniaque, ses lèvres minces pincées en une ligne de désapprobation muette. Frieda, la jeune servante aux joues roses, trottinait entre les cuisines et la salle des banquets, portant des plateaux de gibier rôti et de pains frais, son bavardage étouffé par les regards réprobateurs de ses aînés.
Orvate gravit les marches du perron, son manteau de laine sombre claquant doucement contre ses bottes cirées. À l'intérieur, l'air était lourd d'odeurs de bois ciré et de vin épicé. Des murmures s'élevaient de la grande salle, où les invités – une poignée de nobles locaux et leurs épouses – échangeaient des politesses guindées. Eurysthe dominait l'assemblée, comme toujours : grand, les épaules larges, ses cheveux noirs plaqués en arrière, il tenait un verre de cristal à la main, sa voix résonnant avec l'aisance d'un orateur né. À ses côtés, Anneliese, sa femme depuis cinq ans, souriait timidement, ses doigts fins noués sur le tissu de sa robe de soie bleu nuit. Elle était la douceur incarnée, une fleur fragile pressée entre les pages d'un livre de comptes familiaux, toujours soumise aux caprices de son mari.
« Frère ! » lança Eurysthe en apercevant Orvate, sa voix portant par-dessus le bourdonnement des conversations. Il s'approcha d'un pas assuré, claquant une main sur l'épaule d'Orvate avec une familiarité qui sonnait faux, comme un compliment masqué en reproche. « Te voilà enfin. Le père ici présent nous racontait tes exploits universitaires. Toujours à chasser les fantômes dans les grimoires, hein ? Pendant que nous, les réalistes, veillons sur les vraies ombres. »
Orvate esquissa un sourire poli, mais ses yeux – gris comme les tempêtes d'hiver – restèrent froids. Eurysthe avait toujours eu ce don : transformer une moquerie en badinerie, un calcul en générosité. À trente-deux ans, il était l'image même de l'héritier Eldërweiss : ambitieux, rusé, avec cette lueur dans le regard qui promettait des alliances forgées dans l'ombre. « Les fantômes des livres sont moins traîtres que ceux des cours, Eurysthe », répondit Orvate d'une voix basse, mesurée. Il n'aimait pas ces joutes verbales, ces danses où chaque mot était une lame aiguisée. Pas ce soir, pas avec Sévinque qui l'attendait en haut, dans leurs appartements.
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Là où naissent les Lucioles
FantasyLe taciturne Orvate Eldërweiss, héritier de la prospère et influente famille Eldërweiss est promis à un destin radieux avec sa femme et leur futur enfant. Mais lorsque s'enchaînent tragiquement le décès de son épouse puis de leur père, Orvate somb...
