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Le casque

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Je suis un casque. Un casque grec, s'il vous plaît. Je ne suis pas n'importe qui. Créé par le dieu des armes, pour être offert à un héros, le meilleur des guerriers. Voilà qui je suis. Le plus beau et le plus fort. Le mieux réalisé, le plus protecteur. Mon éclat est le reflet du prestige de mon propriétaire. Même usé, je reste digne et fier car je porte la gloire de l'Olympe et des Hellènes, les meilleurs hommes. Fait pour la guerre, grâce à moi les grecs l'ont gagnée.

Arme et protection, telles sont en effet mes fonctions. Mais ne me prenez pas pour un objet de violence, l'extension d'une haine perlée de rouille.

Je suis tout l'inverse. Mon rouge est celui de l'amour. Mon identité, mon existence même, ont été forgées par amour. Telle est la valeur qui me définit entièrement. Dès mes premiers babillements, il était là. Ma naissance même y est due. Mes derniers instants seront causés par son explosion.

Je suis né des mains d'un dieu. Le dieu patron du feu et des métaux, le Maître orfèvre. Aucun de ses ouvriers ne m'a touché, seul lui m'a forgé. Seules ses mains ont fait de moi qui je suis. Pour moi, il a créé de nouveaux moules qu'il a détruit ensuite. J'en suis resté unique. Pour moi, il a allumé, seul, les fours de sa forge et les a nourri des bûches qu'il a coupé. Pour moi, il a martelé, fondu, ciselé. Pour moi, il a sélectionné les plus belles plumes avant de m'en parer. Je suis son œuvre à lui seul. Mais je n'ai pas été conçu pour lui.

Il m'a façonné sous la commande d'une nymphe. Je suis le cadeau d'une mère à son fils. Sans cet amour, jamais je n'aurais existé. Protéger l'objet de cet amour était et sera toujours ma mission première, le sens de ma présence dans ce royaume. Je garantissais la sécurité de cet enfant immortel, loin de son unique point faible. Il aurait pu se passer de moi mais tout ce qui me composait était à son avantage. Mon éclat pur, preuve des mains de mon créateur, inquiétait ses ennemis et guidait ses alliés. Mon poid était le rappel qu'il n'était pas seul, qu'il avait des êtres aimés auprès desquels revenir. L'inutilité de mon métal lui rappelait sa nature première. Aussi invulnérable soit-il, il n'était pas dieu mais homme parmi les hommes.

La guerre même dans laquelle nous étions engagés était due à l'amour. Et quand mon soldat se laissa emporter par la colère et la frustration, la rancune et le mépris, il me dévêtit pour me laisser prendre la poussière sans un regard. Ma destinée n'était pas de porter la fureur. Mon héros refusait de se battre pour la rage et la haine. Tant que les valeurs de son commandant ne changeaient pas, ni lui ni moi ne ferions partie des combats.

Seulement, sans sa force et mon éclat, les grecs n'avaient plus aucune chance. Ils se faisaient décimer. C'était sanglant et sans pitié comme toujours le sont les guerres. Le meilleur des Myrmidons n'en pouvait plus. Il avait toujours eu le cœur juste et noble. C'était l'une de ces choses qui faisaient continuellement succomber mon demi-dieu. Ce besoin viscéral, comme remplir ses poumons d'air, qui le poussait à tendre sa main, tendre son autre joue, toujours. Par amour de son peuple et de ses hommes, il décida de prendre la place de mon soldat et de reprendre le combat. Par amour pour cet homme plus courageux que le reste du monde, l'immortel le laissa partir. Mais avant qu'il ne retourne sur le champ de bataille, mon héros m'équipa sur la tête du Myrmidon, promesse de lui revenir sain et sauf, preuve de son amour.

Je ne protégeais plus mon propriétaire, mais je protégeais son coeur. Cela ne faisait aucune différence pour moi. Après tout, n'était-ce pas la même raison pour laquelle la nymphe avait commandé ma création ?

Jamais je n'avais échoué à ma fonction, mon rôle, ma nature même. Mais face à la force et la détermination d'un dieu vengeur, je ne reste que métal et plumes, qui que soit mon créateur. En un trait rapide, je roulais dans la poussière.

Un deuxième envoyait rouler, contre la terre rougeâtre, le meilleur des Grecs.

La dernière fois que je fus revêtu, ce fut par mon demi-dieu. Il me saisit sans regarder. Sans penser à sa sécurité. Sans faire attention. Presque par accident. Je n'ai jamais su ce qui l'avait poussé à partir avec moi. Cela n'avait rien à voir avec un quelconque instinct de survie primal, bien sûr. Je ne couvrais pas son point faible. Et cette fois-ci, cela n'avait rien à voir avec l'illusion rassurante de protection supplémentaire, ni à l'éclat qui guide et terrifie. J'ai toujours pensé que c'était pour se rappeler de ses êtres aimés. Que c'était pour se rapprocher de lui. Un espoir que je l'abandonne lui aussi, et qu'il puisse enfin le retrouver.

Car ce qui est sûr, c'est qu'il me revêtit par amour, une fois de plus. Il partit au combat poussé par son amour. Il coupa et abattit et détruisit par amour. Il avança et bougea et leva ses armes par amour. Il chercha la mort et la trouva. Tué de bien des manières par son amour. Mais ce n'était plus l'amour des vivants, pour commencer. C'était l'explosion amère et corrosive de la séparation qu'est la mort. C'était l'amour qui restait, même après, et qui empoisonnait jusqu'à la vie même. L'amour comme une plaie profonde qui, sans son aimé pour en prendre soin, s'infecte vite et mal, emportant tout le reste avec elle. Le héros ennemi n'est pas ce qui a tué mon fils de nymphe, c'est ce qui l'a enfin libéré du deuil.

Je ne pouvais bien sûr pas l'accompagner dans l'Hadès. On me déposa sur leur tombe, près d'un tapis de fleurs. On m'y laissa intouché, encore longtemps après que les derniers fantômes des combats ne se soient dissipés.

Les fleurs ont disparu, je l'orne toujours.

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⏰ Last updated: May 17, 2023 ⏰

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