Le désordre de l'univers augmente à chaque instant qui passe, l'énergie se dégrade, les structures deviennent amorphes, l'organisation devient chaos.
De même qu'il est impossible de remonter le temps, il est vain de vouloir réduire l'entropie de
l'univers.
La destruction est le destin de toute création, et toute création nécessite une destruction au moins aussi importante par ailleurs.
« Heure du décès, vingt heure quatorze.
- On réinitialise, en position. »
~~~~~
« AVP avec motard homme de quarante ans, présente de multiples contusions à la tête, au thorax et
au bras. Il était inconscient à l'arrivée des secours.
- Amenez le en salle de déchoquage deux.
- Il a toujours un pouls ! »
- C'est moi le médecin ici, faites ce que je dis. »
Les ambulanciers haussent simplement les épaules avant de s'exécuter. Miller est le chef du pôle des urgences, il vaut mieux ne pas se le mettre à dos. Le médecin se tourne vers les deux internes qui attendent qu'on leur assigne une tâche.
« Thomas, avec nous.
- J'arrive, monsieur. » L'interne est visiblement ravi de profiter des lumières du professeur sur ce
cas.
Leparc et Frager sont déjà dans la salle trauma avec le technicien lorsqu'on amène le patient. Ils ont bien anticipé, se dit Miller.
Le moniteur se met à biper fortement d'un cri strident, affichant une ligne brisée dont les pics sont totalement aléatoires. Miller est déjà en train de dénuder la poitrine du patient.
« Thomas, les palettes. Chargez à deux cents. »
L'interne dispose les palettes sur la poitrine.
« On dégage ! » Les trois médecins s'écartent et Thomas appuie sur le bouton.
Rien ne se passe.
« Je réessaye, on dégage. ! »
Toujours rien.
Leparc se tourne vers le chariot de réanimation.
« Il est en mode démo.
- Bien sûr que non ! » s'exclame l'interne en se retournant à son tour, pour constater que la diode
témoin de charge est au rouge, signe que le défibrillateur est fin prêt pour sauver la vie d'un
mannequin d'entraînement. Il se précipite sur le commutateur correspondant, au moment où le bip répété du moniteur devient continu.
« Heure du décès, vingt-heure quatorze. » commente Leparc, laconique.
Miller annonce : « On réinitialise, en position.
- Merde, on peut pas faire une pause de temps en temps ?
- Le temps c'est de l'argent. Surtout dans ce programme. »
Sans prêter attention à la discussion, Thomas l'interne s'acharne à choquer le cadavre, jusqu'à ce que le technicien l'interrompe.
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« AVP avec motard homme de quarante ans, présente de multiples contusions à la tête, au thorax et au bras. Il était inconscient à l'arrivée des secours.
- Amenez le en salle de déchoquage deux. Pas de question. »
Les ambulanciers haussent simplement les épaules avant de s'exécuter.
Miller se tourne vers les deux internes qui attendent.
« Sarah, avec nous. »
L'interne le suit sans un mot.
Leparc a déjà dénudé la poitrine du patient lorsque le moniteur émet ses bips répétés.
« Sarah, les palettes. Chargez à deux cents. »
Elle relève d'un coup le commutateur du chariot de réanimation, puis s'empare des palettes.
« On dégage ! »
Le patient fait un soubresaut. Après un haut pic, le moniteur affiche de nouveau la ligne brisée.
Frager intervient : « Je monte à trois cents.
- On dégage ! »
Le motard rue littéralement dans le brancard. Le moniteur affiche cette fois la courbe attendue.
« Rythme sinusal. » indique Leparc qui surveille l'écran.
« On passe à la reconstruction vasculaire » ordonne Miller.
Le docteur Frager amène la machine au dessus du torse nu du patient. Des câbles argentés fins
comme des cheveux en sortent tandis que le médecin se met aux commandes, le visage plongé dans la visière intégrale.
Sarah est aux anges, une vraie reconstruction vasculaire nanométrique ! Elle peut admirer les
filaments reconstruire le réseau coronaire jusqu'aux capillaires sur l'écran de contrôle.
Le chef de pôle est moins enthousiaste. Il voit les hésitations, les tremblements des filaments. Le
dernier verre de Frager remonte à combien de temps déjà ? Probablement en douce dans les
vestiaires à la dernière pause, mais ça fait déjà une douzaine d'heure. Miller l'aurait bien mis sur la
touche comme l'interne, mais Frager était impliqué dans le programme. Fils et petit-fils de doyen de la fac, il était incontournable pour un projet comme celui-ci.
Plusieurs filaments percent le péricarde, les réparations fragiles se déchirent à nouveau. Même
l'interne voit qu'il se passe quelque chose d'anormal.
Le temps de tout refaire, le motard va faire une tamponnade. Miller prend sa décision.
« On réinitialise.
- Il faut qu'on s'arrête un moment, la fatigue va nous faire faire de plus en plus d'erreur.
- Vous voulez vous reposer une heure ou deux, docteur Leparc ? Une petite sieste et c'est reparti ?
- Il faut le faire. Pour le patient.
- Dans ce programme on ne peut pas faire de pause ! » s'emporte Miller. « Une heure coûte plus
cher que votre salaire mensuel, vous comprenez ça ? On a pas les moyens pour une sieste ! On
réinitialise ! »
Le technicien prend le parti de Miller : « Les porteurs des dispositifs ne doivent pas s'en servir pour un bénéfice personnel. C'est stipulé dans le contrat. »
