Pour H.H
Au fin fond du bout du monde se trouve une immense crevasse. Personne ne sait comment elle s'est formée. De toute façon aucune forme de vie n'y est présente dans un rayon d'au moins quatre kilomètres, les chats errants compris.
Si l'on observe plus profondément le phénomène, on peut voir que des plantes ont poussé sur les parois de la faille et si l'on ose plonger au fin fond de l'abîme, on découvre une clairière, étrangement baignée de soleil.
Dans ce lieu exempt de toute logique vit un sculpteur, qui pour faire contraste avec son habitat est l'homme le plus pragmatique (pour ne pas dire maniaque) que la terre ait jamais porté.
Il vit seul, la passion l'a emporté sur tout le reste. Les seuls trésors qu'habitent sa petite maison en bois sont la pierre et le talent (il possède également des objets essentiels à la survie, mais ce n'est pas cela qui fait véritablement battre son cœur).
Toutes ses journées sont millimétrées: réveil aux aurores (quoique qu' « aurores » ne serait pas l'expression la plus fidèle, car en hiver il fait jour tard), déjeuner contenant tout ce dont il a besoin jusqu'à midi et puis travail. On pourrait aussi parler d'autres activités encore plus banales, mais ce serait une perte de temps et notre sculpteur en a besoin pour de choses plus utiles. Il s'est éloigné du monde depuis longtemps et plus rien ne trouble sa tranquillité. Enfin presque.
Depuis quelques temps, un élément un tantinet agaçant est venu perturber son cosmos si parfait. En quatre mots, sa débile de voisine. Elle s'est installée tout près de sa maison, alors que la clairière est immense. Sûrement pour l'embêter. Une vieille folle venue de nulle part (comme lui, à vrai dire) et qui l'énerve à en oublier le peu de stoïcisme et de bonté que la vie lui a laissés.
Telle une tornade qui détruit tout sur son passage, elle ne cesse de débarquer chez lui en coup de vent, en quémandant un peu de thé. Elle part ensuite dans un babillage incessant qui donne envie au sculpteur d'aller égorger un chat. Chaque fois qu'il est sur le point de terminer une sculpture, elle débarque et là il est sûr de se la coltiner pour toute la journée. Il a un peu pitié d'elle. La pauvrette ne s'est pas encore habituée à vivre seule comme lui, visiblement.
Sauf que là, ce n'est plus possible, sa clémence pour cette pauvre femme a atteint ses limites.
Aujourd'hui est un jour important. Il est au milieu d'un grand processus créatif, celui qui lui fera atteindre l'apothéose de son art, la perfection, comme il l'a toujours rêvée, LE visage parfait... Mais voilà que la sorcière débarque.
Après un vague bonjour lancé à la volée, cette demeurée commence à soliloquer. Puis elle éclate d'un rire grossier, puis recommence à parler. Tout cela toute seule. Un cycle infernal se met en place. Parle, puis ris puis parle, puis fait la grenouille, s'arrête, reparle puis recommence à rire tout en parlant. Et le pauvre homme explose. Son agacement se traduit enfin par sa voix teintée de haine: Ça suffit à la fin !
Mais au lieu d'arrêter la torture, la folle continue, cette fois-ci en se moquant de lui. Un rire plus dément que les autres sort soudain de ses lèvres. Elle déclare brusquement, la voix suraiguë, qu'il ressemble à un hérisson apeuré et en colère.
Cela le calme d'un coup. Il comprend alors que sa voisine de malheur n'est pas comme ceux qu'il a connus autrefois : il faut en vérité ruser pour se débarrasser de cette démone.
S'ensuit à ce moment là une longue joute verbale où les pires revers de l'humanité sont dévoilés. Touts les deux sont le mal et le bien, s'affrontant dans un violent corps à corps intellectuel. Mais qui est le bien et qui est le mal, ça, plus personne ne peut le dire.
Au bout d'un moment, la vieille chouette commence à montrer fatigue. Il faut dire qu'elle a beaucoup d'ego, que le sculpteur rechigne à détruire. Lui n'en a pas, ce genre de bêtise ne lui à attiré jadis que des problèmes. Il y repense avec un brin de nostalgie, mais surtout de colère. Pendant ce temps, son adversaire rend les armes et le laisse enfin tranquille.
Il soupire, tout cela l'a fatigué. Il jette un regard à la sculpture, laissée en plan à cause de la tempête ambulante. Tout ce qu'il a fait avant qu'elle n'arrive lui semble cruellement imparfait, pire que d'habitude. Comme si le simple fait de se disputer avec la démone avait broyé toute son œuvre. Il reprend donc ce qu'il avait commencé et passe sa nuit à remanier la pierre, avec l'espoir qu'un visage réconfortant y apparaisse. Il finit par s'endormir à l'aube, le nez dans sa sculpture.
Le lendemain, il se maudit de s'être levé aussi tard. Si il continue comme ça il va avoir les mêmes cernes que celle qu'il hait tant. Il croise soudain la sculpture qu'il a terminée la veille. Rien ne va, ce n'est plus imparfait mais incroyablement horrible à voir. Ça l'énerve. Il se met à croire que c'est peut-être la faute de cette vieille fille, venue tout droit de l'enfer pour le hanter. Mais il se reprend, il ne fait pas partie de ces superstitieux de la dernière heure, s'il y a un problème avec ce visage, alors il doit le refaçonner. Voilà tout.
Son optimisme vite usé, le pauvre homme passe la journée à défaire, puis refaire tout ce qu'il arrive à sortir de ses mains, sans que rien ne satisfasse sa frustration. Au bout d'un moment, il ne sait même plus ce qu'il fabrique, tout étant détruit après coup. Aurait-il perdu le talent ? Il chasse vite cette pensée de sa tête, mais jette finalement l'éponge. Dépité, il va siroter un thé au jasmin (seule boisson un minimum raffinée qu'il s'autorise), assis dans son vieux fauteuil en bois. Et c'est là qu'une idée lui traverse l'esprit.
Un plan complètement tordu, mais qui va lui permettre de sortir de son apathie créative. Il se lève, la tête remplie d'images contradictoires. C'est parfait, cela fait partie du processus.
Son idée est très simple : puisqu'il est incapable de sculpter la perfection, pourquoi ne pas tenter l'imperfection ? Le voilà donc d'un coup, d'un seul, reprenant tout depuis le début une énième fois. Sauf que, maintenant, il ne vise plus le beau mais le vrai. Ses mains gravent dans la pierre son incompréhension, sa colère, sa solitude. Il comprend enfin : il s'est éloigné du monde non pas par exaspération mais par lâcheté. Il n'a jamais cherché à aller vers les autres, les écouter, leur parler. Car s'il l'avait fait il aurait compris que le visage qu'il cherchait en vain depuis si longtemps ne se distinguait pas par son exactitude mais par la vie qui semblait croître à l'intérieur de son âme.
Et c'est sur cette phrase dénuée de perfection que le sculpteur pose ses outils de travail pour laisser place à la tête grimaçante de sa voisine, pleine de défauts, tout comme son sujet.
Et c'est également ici que votre autrice lâche elle même sa plume, en espérant au moins qu'elle aura fait vibrer le petit sculpteur qui est en vous.
