Chapitre 1

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On l'appelle le Pâle Fantôme. Voilà cinq années qu'elle hante le palais du Roi, silhouette blanche et silencieuse, sans présence ni regard, sans voix ni volonté. Non qu'elle soit muette, du moins pour autant qu'on sache; mais les prêtres de la nouvelle religion, qui l'ont élevée dans la crainte de leur dieu, lui ont pris les mots de la  bouche, ainsi que le feu qui a jadis dû danser dans ses prunelles d'enfant. Belle, elle l'est probablement, comme toutes les dames de son âge et de sa qualité. Mais les voiles dont elle se vêt empêchent les plus curieux d'en juger. Et comme elle va toujours, transparente  et mutique, les yeux rivés sur le sol ou sur ses mains croisées sur son ventre vide, nos yeux ne s'attardent jamais sur elle. Elle a su se rendre invisible :  rien en elle n'accroche le regard, alors il glisse sur sa personne pour se poser ailleurs, n'importe où, une tenture, un hannap, une ribaude, car les yeux n'aiment rien moins que le vide ou l'absence.

Et pourtant, elle est reine. Notre Reine. Nous avons tous juré de défendre son honneur et sa vie, au prix des nôtres s'il le fallait. Combien se souviennent encore de ce serment ? 

C'était le jour même de son arrivée. Le palais était en fête. Les femmes avaient parsemé chaque pièce de fleurs roses et blanches. Les hommes s'étaient tous baignés pour l'occasion. Nos tenus rivalisaient d'élégance, hommes et femmes, vieillards et enfants, nous portions nos vêtements les plus chamarrés en signe de réjouissances. Nous formions, autour du roi, un fier comité d'accueil sur le seuil du domaine. 

Autrefois, du temps des anciens, il était d'usage que les futurs époux se rencontrent en un lieu neutre le jour de leur union : une frontière, un domaine tierce appartenant à un ami des deux familles. Puis, la coutume romaine l'avait emporté, et le père de l'épouse, ou un frère, un oncle, l'emmenait directement chez son futur mari, la faisant passer d'une autorité à l'autre. Dans notre contrée, cela se faisait parfois, mais la plupart des femmes y répugnaient, et rares étaient les maris souhaitant courir le risque de se mettre à dos celles qui disposeraient des clés de leurs domaines une fois le mariage consommé...

L'arrivée de la future épousée au palais de son futur époux ne fût donc pas à proprement parler une surprise, mais tout de même une curiosité. De plus, là où les dames du rang allaient fièrement à cheval, ou même (cela s'était déjà vu, dit-on, du temps de la propre mère du Roi !) sur le char de guerre de leur père, mené par l'aurige paternel, notre future reine était arrivée enfermée dans ce qui avait toutes les semblances d'une simple boite en bois, montée sur quatre roues et tirée par deux mules. Des mules ! Pour une future reine !

La boîte s'était arrêtée juste devant nous. Et, dans le silence ahuri qui s'était fait, une porte s'était ouverte. Un bras maigre et velu, hésitant, s'était accroché au chambranle pour descendre. Combien ont retenu leur souffle, craignant de voir là celui d'un laideron destiné au trône par pure manipulation politique ? 

Mais ce n'était qu'un prêtre de la nouvelle religion, aisément identifiable à l'étrange tonsure qui laissait juste apparaître une houppette de cheveux filasses au sommet de son front.

Il descendit, nous jeta un regard compassé, puis se retourna vers l'intérieur de la boite pour y tendre ce même bras maigre qui venait de causer quelques sueurs froides à certains d'entre-nous.

Il y cueillit une main blanche, minuscule, et une silhouette frêle, toute encapuchonnée de gris nous apparut. Lorsqu'elle descendit, nous vîmes qu'elle n'avait pas douze ans. Pas un cheveux ne dépassait de sa coiffure serrée sous les voiles, preuve qu'elle était pubère. Mais sa taille, et l'absence de formes féminines, criante malgré l'ampleur du vêtement trahissaient l'extrême jeunesse de la future mariée. 

Un pâle fantôme.

Le prêtre amena la jeune fille devant notre roi. Il s'inclina, lui tendit une main qu'elle ne prit pas. Il ne s'en formalisa pas, et lui souhaita la bienvenue de sa voix la plus douce. Puis il s'effaça devant un vergobret qui tenait dans ses bras moults étoffes de prix, et des bijoux somptueux,cadeaux de noces pour la future reine. Elle ne les toucha pas non plus, mais leva un regard inquiet vers le visage du prêtre qui fronçait déjà les sourcils.

"La dame ne porte point de couleurs criardes ni d'ornements ostentatoires, expliqua-t-il avec une pointe de mépris qui déplut fortement. Elle a été élevée par nos soins dans la sobriété et la modestie qui conviennent à une dame respectable."

 Ces mots firent rougir de colère les soeurs du roi. L'offense était de taille. Elles portaient des robes rouges et bleues, rebrodée de perles et des bracelets d'or et d'ambre claquaient à leurs poignets. Elles étaient en cheveux, bien qu'elles aient pris soin de les entremêler de fleurs et de rubans pour l'occasion. Ces opulentes chevelures féminines faisaient la fierté de la famille depuis des générations.

Mais elles aussi avaient reçu de l'éducation. Et, bien que celle-ci leur aurait donné les moyens d'abattre le médisant d'un seul coup de lance bien placé, elle se turent et sourient à la jeune fille, cependant que le vergobret balbutiait : 

"Mais... pour le mariage ? La dame ne va tout de même pas se marier en tenue de voyage ? "

Le prêtre, avec une moue sceptique, fouilla brièvement parmis les soieries, les lins fins et les perles. Il finit par retirer de ce luxueux fatras une ceinture de galon tissé d'un bleu pâle, un peu délavé et d'une discrétion absolue. Avec une ostentation presque comique, il la tendit à la jeune fille qui leva à nouveau des yeux incrédules vers lui.

"La couleur de la mère de notre Seigneur, lui expliqua-t-il. Ce me semble tout à fait indiqué pour l'occasion."

Les joues translucides se teintèrent légèrement de rose, oh, à peine un court instant, le temps d'exprimer le trouble que lui inspirait l'extravagance qui lui était permise pour son mariage. C'était probablement la première fois qu'une parure de couleur autre qui le gris, le brun ou le blanc lui était autorisée. 

Le pâle fantôme...

Nos Dames, pleines de compassion devant tant de candeur, tentèrent de convaincre le roi de la leur laisser, le temps au moins de l'instruire sur ce qui l'attendait, de la préparer, de la rassurer... Mais le roi leur rétorqua qu'il n'avait jamais été question de consommer son mariage avant que sa femme se fût pleinement habituée à son nouvel environnement, et surtout que lui aient poussé les formes qui lui donneraient une chance d'enfanter sans risquer d'y laisser sa propre vie. On loua la sagesse et la patience du roi, on grommela aussi la frustration de ne pouvoir l'accueillir au lendemain avec les quelques plaisanteries graveleuses d'usage. 

Le mariage fût célébré, selon les rites romains, puis fêté jusque tard dans la nuit, selon nos propres coutumes. Nous prêtames serment à une reine-enfant toute ensommeillée que quelques matrones emportèrent ensuite dans leurs bras pour la mettre au lit.

Pour ce que nous savons, le mariage ne fût jamais consommé. Notre reine, finalement mise au fait de ce qui l'attendait par les indiscrétions de quelques servantes bien intentionnées, conçut une telle horreur de ce que les paillardes lui avaient décrit qu'elle résolut de rester fille en infligeant à son corps privations et pénitences, de manière à ce que nulle rondeur ne vienne jamais en adoucir les courbes. Le jeûne presque permanent lui conserva ce teint pâle qui lui valu son surnom : le pâle fantôme.

On oublia le nom que les chrétiens lui avaient donné. 

Pour tous, y compris son mari, le surnom se fondit avec ce nom ancien, tiré de nos traditions presque oubliées alors, et que personne n'avait plus porté depuis des siècles : G'wen Wyfa. Le pâle fantôme.

Guenièvre.




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