Parfois - Yang sur Tsai

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Réécriture de ce chapitre, version 2, 31/12/2022. Sur _Surrender_ de Nathalie Taylor, pour l'ambiance sonore..

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Taipei, juin 2018.

- Qu'est-ce qui vous a fait croire que vous aimiez Tsai ? demanda la thérapeute. Vous savez bien que les relations entre collègues dans la police sont mal vues, mais je vous rappelle que je suis avant tout psychologue et ,en professionnel de santé mentale, je suis tenue au secret.

Yang fait une pause. Il la regarde avec intensité ; Il se lance...

- Je sentais bien que mes yeux épiaient ses mouvements, qu'ils cherchaient absolument une connexion. Un truc pas trop visible. Pas comme un regard franc face à lui, je n'en était sans doute pas encore là...Mais que le monde est tellement vide quand il n'est pas dans les 10 m ! Je savais bien ce que c'est, ça m'est déjà arrivé d'être comme ça, sauf que ça n'était pas avec" un lui", d'habitude.

Le légiste retomba dans ses pensées.

C'était un regard sans jugement, qu'il portait sur Tsai. Sans limite physique tangible et matériel : c'était un accès direct à sa lumière. Bien-être et affection se répandaient alors dans tout l'organisme.

- Cela se passe tous les jours sur cette planète, osa la psychologue pour le sortir de sa rêverie.

- Je ne devrais pas avoir ce genre de regard, ça n'était pas mon habitude. Je ne devrais même pas le voir, lui répondit Yang, les yeux dans le vide.

- Mais lors de notre dernière séance, vous aviez décidé de faire la paix avec ça.

- Je ne m'inquiète plus de ça. je n'ai jamais été foncièrement anti-gay, c'est juste que je n'y pensais pas.

En même temps, son inconscient faisait défiler ses souvenirs, les images des premières fois où il l'avait vu.

Il marchait trop vite avec ses trop longues jambes. Trop compétitif, silencieusement agressif, méprisant de réserve et particulièrement pénible avec ses éclairs de génie.

- Il n'a pourtant rien de féminin...Il était plutôt même antipathique au départ, mais je ne me le disais pas. Je suppose que c'est ce que beaucoup de gens pensent en côtoyant Tsaï. Moi, je ne voyais pas ça, je n'ai jamais vu ça mais je faisais comme si... Je ne l'ai jamais vu de l'extérieur, en inconnu, en étranger mais je faisais comme si, comme si je ne le connaissais pas, comme si je ne voyais pas.

Yang, les traits tirés par les nuits sans sommeil, solitaire, retomba dans ses pensées.

- Dès le départ, continua-t-il, son apparence au fond n'avait aucune importance. On aurait dit que ces traits délicats, ils me fascinent -Yang soupire - apparaissaient dans une opacité d'image pas tout à fait à 100 %. Cette beauté me sidérait et en même temps, ça n'était pas les organes que je regardais, si harmonieux soient-ils, mais une présence, une vivance. Ça n'était pas un corps, on ne dissèque pas un sentiment, même si mon mental essaie encore et encore de comprendre.

La thérapeute en face de Yang l'écoutait en surface. Ce ne sont pas les mots qui comptent à ce moment-là, mais ce que son inconscient de psychologue peut saisir des intonations et réactions de la personne en face d'elle. Concentrée sur les mouvements imperceptibles de son patient, elle nota combien le corps arrêtait de se vriller à chaque fois que Yang prononçait certains mots et notamment le prénom de l'homme qu'il aimait. Son cœur avance, il progresse.

- Nous en avons parlé, votre coup de foudre pour lui a été totalement inconscient. Il vous a fallu ces derniers mois et sa disparition pour reconnaître et accepter vos sentiments. Ça n'est pas quelque chose que l'on peut éteindre comme une machine ; maintenant vous l'avez compris.

Yang poursuit :

- Bien sûr, je voyais les jeunes filles du service se retourner parfois derrière lui, et la danse des autres mâles pour contenir sa présence froide un peu trop imposante, pourtant, Yang concède avec un demi sourire tendre : il n'a vraiment rien d'un mâle alpha...Mes yeux curieusement, quand il s'agissait de LUI, ne se posaient pas sur l'apparence, les contours de son visage ou sa peau. Il était juste une vibration qui me faisait terriblement du bien quand j'étais près de lui, quand je lui parlais, quand je le regardais bouger, quand on me parlait de lui. Tout ça n'avait aucun sens. Mais, "la vie n'est pas un concept, vous m'avez dit, il n'y a rien à comprendre" : encore moins dans l'étrange association de mots : "Tsai et moi".

Cependant, tout ça, j'ai compris qu'il fallait du temps pour l'intégrer, que je n'étais pas un moi entier mais des morceaux de moi qui essayaient de trouver une harmonie.

J'étais un assidu légiste, avec des heures de dissection dans les yeux, des drames inimaginables à essayer de saisir dans la peau ou le métabolisme d'un cadavre qui était, la veille encore, un être vivant... C'était un job intéressant mais plutôt feutré et parfois déprimant. J'essayais d'apporter le plus de respect possible au corps du mort pour lui prodiguer la déférence dont il avait manqué pour lui-même dans sa vie ou /et pour les autres quand il s'agissait d'une mort non naturelle. La plupart du temps, je regardais le monde, les gens, dans le vague, pas forcément très présent aux choses autour de moi. Ce que mes assistantes ou collègues me disaient produisait un discours en sous-tâche perçu toujours avec un peu de flou, et je réagissais souvent avec retard.

Ça n'était pourtant pas ma vraie nature.

J'avais toujours été extraverti, fêtard, un peu hyperactif mais pas bête du tout à l'école. C'était moi, l'amuseur du groupe, le lyrique un peu pénible. Il y avait eu un temps où j'avais aimé les filles, certaines beaucoup plus que d'autres : des filles introverties mais joueuses comme moi, des grandes bringues extraverties qui n'attendaient qu'une chose : qu'un être comme elles, aussi libre et fou mais masculin, ne vienne les emporter et les séduire. Et puis, peut-être avec la gravité de mes études, avec la solitude du cœur quand on se découvre de plus en plus atypique : hyper sensoriel, hypersensible caché sous un air jovial et rebelle permanent, je m'étais éteint. L'humour décalé, peu à peu remplacé par le cynisme social et l'exercice des ragots, très en vogue à l'université de médecine, avait peu à peu commuté mon âme en quelque chose d'immobile et froid.

Aussi, après m'être trouvé, je m'étais recouvert. Caché.

Depuis mes études, dix ans avaient passé. Et quand Tsai dans mes bras, cette scène de crime à protéger de la pluie... Toutes les cendres de cette existence absurde avaient dû voler en éclats..

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