Partie III : Le Cercle des Convertis

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Interlude : le bon roi Roland


On raconte qu'un jour, le roi Roland se leva de bon matin, et sentit que ses jambes le portaient à peine ; ses articulations étaient douloureuses, son dos perclus d'arthrite, ses mains crispées par les rhumatismes. Le roi saisit un miroir, et dans son reflet, découvrit qu'il était devenu vieux.

Car il en est ainsi des personnages de conte, la vieillesse les prend en un seul jour.

Furieux, le roi refusa de se résigner. Il descendit les marches de ses appartements en ruminant de sombres pensées. Après tant de conquêtes et d'aventures, comment est-ce possible ? Se demandait le roi, choisissant d'ignorer que le Temps n'avait aucune raison de s'arrêter pour lui.

Il s'installa à la table dodécaédrique et fit appeler ses fidèles chevaliers. Ils vinrent tous, ralentis eux aussi par les affres du temps, sauf le brave Lançot, qui était souffrant de la grippe. Roland contempla ce spectacle de rides, de cheveux blancs et de cannes au pommeau d'ivoire. Il ordonna que l'on lève sur-le-champ la plus grande armée qu'ait jamais connu le royaume, et que ses hommes cheminent en tête avec lui.

« Nous te suivrons jusqu'au bout, annonça fièrement Guvin, qui avait presque perdu toute la chevelure de ses jeunes années, et à qui il manquait une dent.

Mais, Sire, pourquoi avons-nous besoin d'une telle force ? Le royaume serait-il en péril ?

En péril, oui, lança Roland. La menace est grande. Nous avons trop tardé, nous ne pouvons plus attendre, partons ! »

Son ami de toujours, le bon Silenus, se doutait de quelque chose, mais il n'en laissa rien dire.

Le lendemain, on convoqua les barons, le surlendemain, les barons convoquèrent leurs bannerets, le jour suivant, les bannerets rassemblèrent la chevalerie et la troupe, et en une semaine, une armée gigantesque se massa sous les tours du château de Roland. Les lances de métal se dressaient fièrement, les armures de plates brillaient de mille feux, les chevaux de noble race attendaient patiemment que l'on donne l'ordre de départ. Et le roi parut à la plus haute tour de sa forteresse, armé comme à ses premières conquêtes, et fut acclamé par la foule réunie.

Enfin, lorsque les chevaliers de la table ronde furent en selle, Guvin se tourna vers le roi Roland :

« Et maintenant, Sire, où est l'ennemi ? »

Le roi planta le regard vers l'horizon, où se couchait le soleil.

« L'ennemi est là » dit-il avec assurance.

On décida qu'il valait mieux cheminer de jour, et la grande armée campa donc au pied du château de Roland.

Le lendemain, Guvin était malade, et les chevaliers se concertèrent pour savoir s'il valait mieux le laisser ici, aux bons soins du personnel de Roland, ou attendre qu'il récupère. On appela un médecin. Le médecin ne donna pas d'avis clair. « Il s'en remettra vite, disait-il, ou bien cela pourrait lui prendre du temps, peut-être même, oui, qu'il ne s'en remettra pas du tout. »

Les hommes de Guvin refusaient d'abandonner leur seigneur. Finalement, le surlendemain, Guvin mourut. « Je crois bien, annonça le médecin, que la perspective de cette nouvelle guerre a jeté le trouble dans ses humeurs. »

Le surlendemain, le fier Légan fit une mauvaise chute en essayant de monter à cheval sans l'aide de son écuyer. La jambe brisée, pris de fièvre, il délira toute une nuit et mourut également.

Les hommes de Guvin et de Légan partirent afin d'honorer leurs seigneurs dans leurs terres respectives. Voyant son armée amputée d'un tiers, alors qu'elle n'était toujours pas partie, le bon roi Roland entra dans une colère noire. Il se disputa avec Gunther, lequel exigeait qu'on l'informe des mouvements à venir de l'armée, de sa stratégie. Finalement, Gunther partit la nuit même, sans prévenir le roi, qui ne découvrit qu'au lendemain matin la disparition de centaines de tentes.

Son ami de toujours, le bon Silenus, se doutait de quelque chose, mais il n'en laissa rien dire.

« Assez ! s'exclama le roi, et pressant son fidèle destrier, il s'élança sur la route en ordonnant à ses hommes de le suivre, alors que ceux-ci se levaient à peine. Le cheval avait lui aussi connu les années de gloire du roi, mais il avait vieilli et le roi avait pris du poids. Il trébucha donc sur une pierre et se brisa la patte avant droite. Fort heureusement indemne, le bon roi Roland ordonna qu'on lui donne un nouveau cheval, et il prit la route, suivi de Silenus et de ce qu'il restait de son armée.

Ils marchèrent jusqu'aux frontières du royaume. Rien n'arrêtait le roi, mais bientôt ses hommes montrèrent des signes de fatigue, et ses soldats exigèrent que l'on s'arrête pour se reposer.

« Jamais, rétorqua vertement le roi. Notre ennemi dort-il ? Se repose-t-il ? Nous devons avancer ! »

Mais à chaque pas, de nouveaux hommes quittaient le groupe, qui ne compta bientôt qu'une poignée de chevaliers fourbus et de fantassins épuisés. Ils abandonnèrent leurs armures sur le chemin, car elles étaient trop lourdes, laissèrent tomber leurs armes, car ils n'en supportaient plus le poids, et le bon roi Roland fut bientôt seul en tête d'un cortège de gueux grelottants.

Son ami de toujours, le bon Silenus, se doutait de quelque chose, mais on aura compris à ce stade que le bon Silenus était muet et que personne n'avait jamais écouté ce qu'il avait à dire. Aussi Silenus avança-t-il jusqu'à Roland, il essaya de rencontrer son regard, mais Roland était fixé sur l'horizon et il ne le vit pas. Alors Silenus fit demi-tour et quitta le groupe.

Rien n'obsédait plus le roi que le prochain pas. Son cheval vint lui aussi à tomber d'épuisement ; il le laissa derrière lui. Lorsque le dernier homme trébucha et s'évanouit, Roland fut seul, marchant vers une défaite qu'il n'avait jamais connue, qu'il ne pouvait envisager. Il imagina qu'une armée grandiose cheminait derrière lui, il imagina que des adversaires prodigieux apparaissaient enfin, qu'il s'agît de hordes de Huns, de géants ou de dinosaures.

Il imagina que les cors sonnaient la bataille et que la cavalerie chargeait. Mais ce n'était que le souffle du vent. Il imagina que sa fidèle épée tranchait les membres et les têtes de démons hurlants, mais ce n'étaient que les branches des saules.


Adrian von Zögarn, Contes et légendes

Nolim IV : La Cité de cristalOù les histoires vivent. Découvrez maintenant