26.2 : La clairière de l'horreur

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Nikola et Tristan, ainsi que les trois Originaux dont je ne connais rien, sont fermement maintenus dans les poignes de fer de cinq colosses, et assagis par les pistolets pointés sur leur tempe. Alors que les militaires balaient minutieusement la clairière de regard, progressant à pas lent à travers les hautes herbes, j'observe rapidement Tristan. Mon meilleur ami a le regard rivé sur le corps de Mila, toujours immobile entre les fleurs jaunes, bleues et rouges de la petite clairière. Le visage complètement défait, les lèvres crispées par la tristesse, les larmes coulent à flots de ses yeux de la couleur des nuages. Complètement abattu, ses jambes ne le portent plus, ce n'est que grâce au militaire qu'il tient encore debout. Nikola, quant à lui, a l'air beaucoup moins accablé par cette douleur qui étouffe aussi bien Tristan que moi. Non. Sur son visage impassible pour eux - mais pas pour moi - je peux lire une certaine détermination, une certaine détermination à se sortir de là. En attendant l'instant propice, il semble calculer et analyser tout ce qui se présente à ses yeux.

   Je suis stoppée dans mon observation par la main de mon père qui me tire vers l'arrière, me sommant de fuir avec lui. Quelque part au fin fond de la forêt. Mais je le retiens, et malgré sa force plus élevée que la mienne, je parviens à le maintenir sur place. Il n'arrivera pas à m'éloigner de mes amis qui ont besoin de moi. Et ce à l'instant même.

— Ça ne sert à rien de rester ici, gronde-t-il le plus doucement possible, se rapprochant de moi pour pouvoir me parler à l'oreille, tu te feras prendre.

Et il me faut prendre une décision maintenant, car les militaires dont j'ignore la nationalité s'approchent lentement mais sûrement de nous et de notre cachette derrière les troncs et les buissons. Finalement, c'est son argument qui l'emporte. Me faire choper réduira nos chances de nous en sortir, et fuir me laissera le temps d'élaborer un plan.
Je jette un dernier regard à la petite clairière qui a abrité les retrouvailles entre mon père et moi et désormais envahie par les militaires. Peu à peu, elle est réquisitionnée pour déployer un arsenal militaire pointé vers la forêt, qui n'a rien de rassurant et tout d'inquiétant.

Alors nous filons. Mon père galope devant moi, m'ouvrant la voix en étant précédé d'un petit rouge-gorge qui doit sûrement l'informer en cas de mouvement devant nous. Manquant plusieurs fois de trébucher sur des racines, je franchis chaque obstacle en courant toujours plus vite, pressée de mettre le plus de distance entre ces militaires sans pitié, et moi. Je cours comme un cerf coincé dans une battue, perdue. Au fond de moi, je sais que mon père et moi sommes en train de sous-estimer l'intelligence humaine, tout comme ce cerf n'en a pas conscience. Quelque chose provoque notre peur, et comme le prince de la forêt, nous fuyons. C'est l'ordre des choses. Mais le système de la battue est très fourbe, et ne laisse rien au hasard, parce que si certains hommes font peur - les traqueurs-, d'autres sont attentifs à ne faire aucun bruit, à être aussi discrets que la brise : ce sont les postés, et leur rôle est de tuer. Parfois, s'ils ont de la chance, ce sont ceux là qui portent le dernier coup, le coup fatal, à la bête majestueuse. Mais c'est également ceux-là qui bondissent brusquement devant nous, les fusils braqués sur nous, nous sommant de nous arrêter à l'instant même. Je dérape, terrifiée mais bien obligée de m'arrêter alors qu'ils se trouvent à cinq mètres de moi. Mon père, quant à lui, a rapidement bifurqué et court toujours plus vite, tentant de s'échapper. Les trois militaires qui me font face étirent leurs lèvres dans des sourires moqueurs et goguenards. L'un d'eux lance à travers la forêt :

— Si tu pars, Alexis, je te jure qu'on va la butter.

    Plus loin dans les sous-bois, j'entends - grâce à mon ouïe de panthère - le bruit de sa course s'arrêter. Il hésite, mais il n'aura jamais le temps de faire un choix puisque ce que j'identifie comme des militaires surgissent au devant de lui. Quelques minutes plus tard, il réapparaît, encadré et fermement maintenus par trois autres hommes. Et c'est à ce moment-là que j'identifie enfin la nationalité de nos attaquants à travers le petit drapeau cousu sur leur bras gauche. Et ils sont français. Certes ils parlent cette langue, mais jamais je n'aurai pu croire que la France, ma patrie, s'engage aux côtés d'autres pays pour traquer mon père et les Originaux. Je soupire tandis que le canon d'un fusil pointé dans le dos, on me fait avancer, mon père à mes côtés, vers la zone que nous fuyions : la clairière. Je marche docilement, pressant le pas lorsque le canon s'enfonce dans mon dos, ou ralentissant lorsque je ne le sens plus. Après ce qu'ils ont fait à Mila, mieux vaut être prudent et obéir aux moindres de leurs ordres. A peine mon cerveau évoque-t-il Mila qu'une boule de douleur et de rancoeur se forme dans mon estomac, mais je tiens bon et reste debout, ne pouvant en même temps pas réfréner cette deuxième vague de puissant chagrin qui déferle sur moi. Elle m'atteint de plein fouet, me faisant hoqueter, surtout lorsque je me retrouve de nouveau dans la clairière qui abrite son corps. C'est pour cela qu'à peine je pénètre dans le cercle des arbres millénaires, que je lève les yeux vers les feuillages des hêtres, empêchant mon regard de tomber sur le corps sans vie de mon amie, probablement encore chaud de la chaleur de la vie. Les yeux dans les feuillages épais qui laissent filtrer une jolie lumière verte, je me plais à penser qu'ils forment comme une douce couverture au-dessus de son corps, qu'ils la protègent du soleil et de toute potentielle attaque extérieure. Ils veillent sur elle.
Et soudain, alors que j'ai toujours les yeux fixés vers la cime des arbres, une idée me traverse l'esprit. Une idée que chacun pourrait avoir eu en toute logique, dès lors qu'il sait quelle est la forme que peut revêtir mon père en tant qu'Original. J'abaisse donc mon regard pour croiser le sien, fixé tristement sur moi. Il doit fuir, mon père doit fuir parce que c'est le seul qui puisse sauver les Originaux. Tant pis pour moi, au mieux je moisirai en prison, au pire je mourrai ici, mais la lutte se poursuivra à l'extérieur. Et nous gagnerons, j'en suis presque persuadée en regardant mon père, je suis sûre et certaine qu'il saura se dresser en chef de guerre formidable. C'est ainsi que s'ensuit un dialogue silencieux entre ses yeux noirs et mes yeux bleus.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant