26.1 : La clairière de l'horreur

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J'ouvre en grand les yeux, émerveillée par le spectacle qui se joue devant moi. Dans la petite clairière à l'ombre des grands arbres apparaît progressivement mon père, au milieu d'une lumière solaire éblouissante de beauté, comme une apparition divine. Je ne sais pas d'où il sort, d'où il vient, mais il est là. Et son corps presque translucide au début devient de plus en plus opaque au fur et à mesure que le temps passe. Il se matérialise petit à petit devant moi, et d'apparition il passe à homme fait de chair et d'os. C'est un esprit, me souviens-je alors que nous nous regardons, tous les deux aussi éberlués qu'émerveillés de se retrouver enfin l'un en face de l'autre, après tant de temps et d'obstacles. L'étrange lumière qui l'avait entouré durant son apparition disparaît lentement, l'ancrant pour un temps dans le monde matériel. Depuis combien de temps habite-t-il ce renard ? Change-t-il seulement d'apparence ? Étant un esprit, il a l'étrange capacité d'habiter tous les êtres vivants qu'il croise. Et il a habité ce renard galeux. Il y a six mois, c'était lui. Je ne peux m'empêcher de ressentir une intense déception. Il y a six mois, j'aurais pu le rencontrer si seulement il l'avait voulu. Mais cette déception s'évanouit lorsque je pose un regard attentif sur mon géniteur, car la curiosité l'emporte.

Les yeux aussi noirs que la nuit, mon père est impressionnant de noirceur, au point que ça en est très... déstabilisant. Malgré moi, il m'évoque une ombre malveillante capable de faire le mal, mais est-ce seulement vrai ? Cheveux noirs, yeux noirs, habits noirs. Qu'y a-t-il d'autre de noir en lui ? Son âme ? C'est presque l'impression qu'il me donne à travers ce visage impassible qu'il me sert où je décèle tout de même une lueur d'intérêt. Pour moi. Légèrement mal à l'aise, je me dandine sur mes pieds, ne sachant que faire, que dire, à part l'observer. Et au fur et à mesure que mes yeux détaillent chaque trait de son visage, l'image sombre que j'ai eu de lui au premier abord s'estompe, surtout lorsqu'il m'offre un sourire timide et chaleureux. Sincère. Je le sens au plus profond de mes entrailles. Je lui rends ce sourire avec un peu de retenue, continuant à l'observer sous toutes les coutures. Contrairement à la silhouette élancée à laquelle je m'attendais, Alexis Delavenay n'est pas très grand, mais sa taille est compensée par une largeur d'épaules assez impressionnante. Je le trouve plutôt beau, avec ses yeux en forme d'amande, ses lèvres pulpeuses qui s'étirent en un sourire resplendissant, sa peau brunie par le soleil, son nez aquilin et sa mâchoire aussi fine et acérée qu'une lame de couteau. Je n'ai hérité d'aucun de ses traits, ou peut-être seulement de la forme de ses yeux.

Lorsque j'ai enfin fini mon observation minutieuse, je laisse peu à peu la joie m'envahir, jusqu'à ce qu'elle déborde de mon cœur. J'ai retrouvé mon père. Je le vois pour la première fois. Et il me voit pour la première fois. Assaillie par l'émotion, je manque de tomber à genoux. Les joues crispées dans un sourire rayonnant, je crois que je ne n'ai jamais été aussi heureuse, aussi chamboulée de voir quelqu'un. Ce que je ressens est si fort, si puissant, que quelques larmes perlent au coin de mes yeux. Des larmes de joie, de soulagement. Retrouver mon père est l'accomplissement de mes rêves d'enfant, de mes espoirs d'adolescente et du but de presque adulte que je me suis fixée il y a un mois et demi. Et j'ai trouvé mon père avant que personne d'autre ne le trouve. Enfin, je l'ai trouvé. Ou enfin il m'a trouvée.

   Je fais un pas dans sa direction, encouragée par le pur bonheur qui illumine ses traits.

— Depuis le temps que je rêvais de te parler, murmure-t-il d'une voix émue en s'avançant doucement vers moi pour ne pas me brusquer.

— Et moi, depuis le temps que je rêvais de te voir... réponds-je les yeux brillants, la voix étranglée par un sanglot de tristesse mêlée de joie.

   Nous esquissons un sourire mutuel, partageant une complicité nouvelle et inconnue, mais qui semble quelque part si naturelle. Le silence retombe entre nous, je ne sais que dire, je ne sais que faire, mais nous nous observons tous les deux d'un air béat. Peu importe les silences ou les faux pas, j'ai retrouvé mon père, et il a retrouvé sa fille.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant