25 : Le renard galeux

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La moitié de la journée s'écoule sans événement notable. Nous marchons, tout simplement, dans une quiétude et un calme imposés par la chaleur.
Je me retrouve donc à discuter avec Mila et Tristan, les deux seules personnes avec qui je peux passer le temps, un froid s'étant installé entre Nikola et moi. Un froid que je juge infondé : je pense qu'il l'a fait exprès pour me mettre à distance, et j'ai peur d'interpréter ce que cela veut dire : « je l'éloigne, pour qu'elle ne s'imagine rien ». Mais je n'ai pas envie de m'accabler sur mon sort, alors je l'ignore et reste impassible lorsque nos yeux se croisent par mégarde. Quant aux six autres personnes qui voyagent avec nous et dont je méconnais jusqu'au prénom, ils restent tout à fait discrets. De toute façon, même si je leur demandais leur âge, ils m'auraient royalement ignoré. Car en notre présence, ils ne laissent rien filtrer : pas un prénom, pas une information, pas une émotion... Ce sont presque des robots, même si je comprends qu'ils adoptent ce comportement pour une question de sécurité. La seule chose que je peux remarquer sur eux, c'est qu'ils sont très entraînés. Au moindre bruit, ils bandent leurs muscles, sur le qui-vive et prêts à intervenir. Et ils marchent, ils marchent, ils marchent, sans jamais montrer le moindre signe d'épuisement. Ils sont assez impressionnants, d'ailleurs, avec leur carrure d'armoires à glace. Et le pire - ou le mieux, au choix - est que ces ces capacités physiques se retrouvent également chez les femmes. Je me demande parfois si eux ont des problèmes de mixité, car lorsque je vois que les femmes sont aussi nombreuses que les hommes et autant mises en avant que leurs congénères du sexe opposé, il y a de quoi se remettre en question.

C'est sur ces réflexions que nous entamons notre repas du midi, qui se déroule sans aucun accroc, aussi car Mila, Tristan et moi nous sommes éloignés du reste du groupe. Ce qui était d'ailleurs déjà le cas au sens figuré. Accablés par la chaleur, nous restons longuement à l'ombre des arbres, et malgré une légère brise, l'air reste lourd et humide. Un orage s'annonce, et je suis presque sûre que ce sera pour ce soir. Nous reprenons donc rapidement notre marche, plus fatigante que les autres jours car nous marchons sur des rochers, et cela demande de prêter sans cesse attention à l'endroit où nous posons les pieds. Aucun répit, seulement de la concentration. Et ce parcourt costaud à travers les montagnes et la forêt va finir par venir à bout de moi. Mais pour l'instant, je le matte, malgré mon lourd sac à dos, qui s'est légèrement allégé de boîtes de conserve au fur et à mesure que je les mange.

Je finis par être légèrement à la traîne, fatiguée d'une nuit durant laquelle je ne me suis pas vraiment reposée, fourbue par la marche que nous faisons tous les jours et dégoulinante de sueur. C'est alors que je crois halluciner. Arrêtée depuis quelques secondes dans la montée pour récupérer mon souffle, la brise s'affole, me chuchotant des mots si intelligibles que je crois rêver.

« Ce n'est pas toi qui viens à lui... c'est la forêt qui vient à toi... »

Je secoue la tête, chassant ces mots étranges que j'ai cru entendre. Pourtant, à peine recommencé-je à gravir la montée que je remarque les oiseaux perchés sur les branches au-dessus de moi. Et comme hier, ils me fixent de leurs yeux noirs dérangeants, perturbants. À nouveau, je m'arrête, déstabilisée par ces événements étranges qui s'enchaînent. Devant moi, mes amis disparaissent derrière les troncs, me laissant seule dans un milieu qui soudain m'étouffe. Silencieux et immobiles, seuls les clignements d'yeux des volatiles m'indiquent qu'ils sont bel et bien vivants. Je frémis, envahie par un mauvais pressentiment qui m'arrache des frissons de peur. Tout est calme, trop calme. Au point que je peux dorénavant entendre mon cœur battre et le sang pulser dans mes veines et mes artères. Les secondes passent, toujours plus longues. Je recule d'un pas, terrifiée par ces bêtes trop étranges. J'ai envie d'appeler à l'aide, mais je sais que le moindre son s'étranglera dans ma gorge, trop serrée.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant