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Pen Your Pride

I - Les algues rouges - Partie 2

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"Mesdames, messieurs, bienvenue à l'aéroport de Brest-Bretagne. La température est de 25°C. Aucun nuage ne viendra perturber votre journée. Bon séjour dans notre région."

Au moins, la météo bretonne et l'approche des élections générales fournissaient des sujets de conversations à Xavier pour essayer de cerner un peu plus sa nouvelle collègue. Dans un premier temps, il avait opté pour le vouvoiement.
— Alors quelles sont les nouvelles du Télégramme de Brest ?
— Plus que cinq jours avant le premier tour, difficile de trouver d'autres sujet d'informations dans les journaux, oubliés les conflits internationaux...
— Vous avez vu les scores du nouveau Parti Jaune dans les sondages d'aujourd'hui ? Je ne comprends pas que le ramassis de bêtises proférées par le leader récolte autant de succès... Il paraît d'ailleurs que seul l'extrême ouest du pays demeure imperméable à leurs théories insensées...
— Chut, murmura Liane, j'ai l'impression que deux activistes jaunes sont assis derrière nous, j'ai reconnu leur T-shirt et leur slogan, « donnons des couleurs à vos idées ». Je n'ai pas envie qu'ils nous entendent, changeons de sujet !
— Alors concernant notre réunion de ce matin, pouvez-vous m'en apprendre un peu plus sur les algues brunes ?

Liane se révéla intarissable sur son domaine de prédilection, tout en gardant le secret sur le nom de l'algue convoitée par Neptunéo.

En descendant sur le tarmac, Xavier avait bâti sa stratégie, il savait comment il allait pouvoir convaincre l'industriel breton de réserver ses meilleures algues à Neptunéo, tout en évitant que Liane n'assiste aux discussions commerciales.

Une fois arrivés à Plouguilis, Xavier stationna la voiture de location devant l'usine. Il ouvrit sa portière en s'exclamant :
— Ah le bon air iodé, on sent qu'on est près de la mer !
— Cela n'a rien à voir avec l'iode. L'iode n'a pas d'odeur, rectifia Liane.

Les deux employés de Neptunéo furent accueillis chaleureusement par Gurvan Kervella, le jeune directeur d'Algil.
— Je connaissais bien l'ancien acheteur, il est parti à la retraite ?
— En free-lance. Nous comptons bien sûr continuer les relations entre nos deux sociétés sur les mêmes bases. Nous avons un projet qui je pense va fortement vous intéresser. Avant que je vous le présente en détails, je me permets de vous demander une faveur. Ma jeune collègue n'osera pas l'avouer mais elle rêve de visiter vos laboratoires, est-ce qu'il serait possible à l'un de vos techniciens de la guider ?
— Mais... s'exclama Diane
— On va voir ce qu'on peut faire.

Kervella passa un coup de fil.
— Je suis désolé mais cela ne va pas être possible aujourd'hui, nos labos sont en inventaire, et aucune personne étrangère au service n'est autorisée à s'y rendre

Xavier fut dépité, sans doute beaucoup plus que Liane. En la prenant par son point faible, la passion pour sa spécialité, il pensait pouvoir passer l'entretien en tête à tête avec Kervella sans que les considérations scientifiques de Liane n'entrent en compte. Il n'avait pas d'autre idée qui pourrait écarter le docteur en biologie de leur conversation.
— Passons aux choses sérieuses, nous avons l'intention de diversifier nos approvisionnements; nous souhaitons passer commande non seulement des habituels extraits et broyats, mais de plusieurs autres produits de votre catalogue.

Xavier lui cita une liste de noms latins qu'il avait retenus de la conversation avec sa collègue dans l'avion. L'industriel se rembrunit.
— Des kelpus sargassus ce n'est pas possible, il va bientôt ne plus être permis de les exploiter, nous avons par contre d'excellentes laminaria transellia qui pourraient vous donner toute satisfaction
— Cela ne convient pas à nos applications, intervint Liane. Et l'ulvus nemocarius ?
— Vous n'êtes pas au courant qu'il est en voie de disparition sur les côtes finistériennes ?
— Vous vous moquez de nous, il pullule sur toute la côte atlantique...

Xavier décida d'arrondir les angles. Il était doublement contrarié, entre la non-coopération apparente du fournisseur et l'attitude de Liane, qui envenimait la rencontre avec sa tendance à tout contrecarrer dès qu'il s'agissait de détails scientifiques.
— Nous allons donc parcourir à nouveau les produits sur lesquels nous pouvons nous mettre d'accord.

Le bilan ne fut pas brillant. Algil était en rupture de stock de l'algue rouge nécessaire au fonctionnement de routine de Neptunéo et ne proposait aucun produit adapté aux activités innovantes de Liane. Après l'entretien, la jeune femme crut bon de souligner à Xavier la nécessité absolue d'acquérir les précieux extraits si Neptunéo voulait rester concurrentiel et innovant. Elle ajouta :
— Il y a quelque chose qui cloche chez Algil aujourd'hui. Je veux comprendre de quoi il retourne. Laissez moi ici, je rentrerai cet après-midi en autobus ou en stop à Brest. On se retrouve ce soir à l'hôtel pour faire le point avant de rencontrer demain le deuxième industriel sur la liste.
— Qu'est-ce que vous avez en tête ? Vous n'allez quand même vous introduire dans leurs labos, après ce qu'ils nous ont raconté. Je vous ramène avec moi de gré ou de force si c'est le cas.
— J'ai juste une vérification à faire.

Elle s'éloigna trop rapidement pour qu'il puisse la retenir.

Encore plus dépité, Xavier se résolut à aller manger une crêpe sur le pouce avant de rencontrer un petit producteur local très sympathique, mais dont la production ne correspondait pas du tout aux attentes de Neptunéo. Il prit ensuite la route touristique du littoral pour revenir à Brest. Comme il était adepte de ski nautique, il repéra une base aquatique où il pourrait revenir s'adonner à son loisir si le séjour breton se prolongeait. Il s'arrêta ensuite pour acheter un Kouign Aman pour son fils de douze ans qui les adorait. Il passerait le prochain weekend avec lui dans son appartement, suivant le rythme adopté pour la garde alternée d'Arthur quelques années auparavant. La mère de l'enfant l'avait sommé un jour de choisir entre elle et sa carrière. Il avait opté pour la seconde solution. Depuis, quelques femmes s'étaient succédées dans son appartement, mais Xavier ne cherchait pas une relation stable. Il n'était pas non plus tombé amoureux.

De retour à l'hôtel, il frappa à la porte de la chambre réservée à sa collègue, mais il n'obtint pas de réponse. Il attendit un peu que Liane revienne ou le contacte, pour avoir le compte-rendu de sa vérification des activités d'Algil, mais trois heures plus tard, elle n'était toujours pas rentrée et il n'avait eu aucun signe de vie de sa part. Irrité, Xavier estimait qu'elle aurait au moins pu s'excuser ou le tenir au courant du programme de sa soirée, elle ne semblait pourtant pas du genre à "partir en piste" tous les soirs, comme on désignait ici les virées nocturnes. De dépit, il commanda le menu F dans un restaurant japonais en se demandant à partir de quelle algue étaient préparés les makis qu'il avalait d'une bouchée.

La couleur des alguesLisez cette histoire GRATUITEMENT !