1. Archie

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1. Archie

J'abandonne une nouvelle fois mes lèvres sur le goulot de la bouteille. L'amertume de la vodka bas de gamme me fait froncer le nez. Dégoûté par cet alcool de pacotille, je jette négligemment la flasque ; elle ricoche à plusieurs reprises avant de s'éclater en mille morceaux sur le sol.

Je ricane bêtement, trop bourré et trop con pour me rendre compte qu'il n'y a absolument rien de drôle. Mes jambes flageolent. Mon cœur chancelle. Ma poitrine se contracte par à-coups.

Mais qu'est-ce qui m'arrive, bon sang ? J'ai la sensation d'être englouti dans du ciment déversé par un camion-toupie. J'essaie de bouger, de relever la tête, et pourtant, je demeure immobile. Un poids m'oppresse la cage thoracique tandis que l'alcool continue de se répandre dans mes veines.

Pourquoi suis-je si triste ? Pourquoi aujourd'hui ?

Je n'ai jamais été heureux. Jamais malheureux non plus. Alors pourquoi tout me paraît différent ce soir ? Comme ce lampadaire que j'ai déjà vu des milliers de fois... J'ai l'impression qu'il brille plus fort. Quelque chose dans l'atmosphère de cette nuit humide rend le lieu plus vif, presque douloureux.

Ce n'est pas l'alcool. C'est au-delà d'un délire de soûlard. C'est... mystique. Chaque lumière m'agresse, chaque son me casse la tête. Tout est exacerbé.

Et j'ai mal. Mal dans chaque membre de mon corps, dans chaque parcelle de mon âme.

Je suis arrivé à ce tournant de mon existence où je me répète : « Archie, t'as une vie de merde. Tu ne profites de rien. Tu glandes. Et t'es incapable de te bouger pour que ça change ». J'ai comme un besoin d'adrénaline. Comme un besoin de sensations pour me sentir enfin vivant.

C'est peut-être mon boulot moisi qui me donne l'impression de m'ankyloser dans cette vie qui ne m'appartient plus. Quelques années plus tôt, j'avais encore des projets pour l'avenir, des ambitions à la pelle. Puis finalement, j'ai tout abandonné en un claquement de doigts. Et j'ai fini caissier dans un supermarché.

On dit qu'il n'y a pas de sots métiers. N'empêche que mes parents m'aimaient plus quand j'étais en fac de médecine.

C'est justement à l'université que je l'ai rencontrée. Rien que d'y penser, la douleur s'intensifie. Et si mon vague à l'âme était dû à ce faire-part que j'ai trouvé dans ma boîte aux lettres ce matin ? Du papier rose guimauve, une police d'écriture cucul et des mots doux à vomir. Qui peut être assez stupide pour inviter son ex à son mariage, bordel ?

Et Bam ! Il fallait que ça tombe sur moi. Il fallait que Tess revienne encore, m'assène un dernier coup de massue.

Tess l'indomptable, Tess l'immorale. Tess qui brisa mon cœur. Elle est l'unique personne qui aura été capable d'atteindre le véritable Archie derrière la carapace rugueuse.

Elle est surtout ma plus grosse déception. Celle qui me fait croire encore aujourd'hui que s'investir en amour est voué à l'échec.

Et pourquoi je pense toujours à elle, bordel ? Cinq ans ont passé, merde !

Il est temps de tourner la page. Pour de bon. De ne plus la laisser m'atteindre. Ce faire-part pourra me servir de papier chiotte, rien d'autre.

Mes pas me mènent sur ce pont qui m'est familier. Trop familier. On avait seize ans quand on a failli se tuer à cet endroit, mes meilleurs potes et moi. Ziggy est sans doute celui qui s'en souvient le mieux, il a sa canne pour le lui rappeler. Pour ma part, j'ai tout fait pour effacer ce jour de ma mémoire. La jambe ensanglantée de Zig, les larmes de Neve, la voix tremblante d'Olive, le regard flou de Landon... J'ai tenté d'oublier...

Mon effet boomerangLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant