Chapitre 1

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Tomi Duret se tient, le cul mouillé par la rosée du matin, sur un haut sommet à la vue imparable. Dans sa main un aller simple pour Tokyo de l'autre côté de la terre, presque le bout du monde. Son regard se perd sur la plaine là où il devra tôt ou tard descendre pour prendre son envol. Il a le vertige et se retient de vomir, de peur de salir ce beau sommet. Il prend conscience qu'il a l'air un peu con là-haut tout seul. Il esquisse un sourire. De toute façon il paraît qu'on est toujours le con de quelqu'un. Mais là,  Tomi est tout seul,finalement il est peut-être pas con, seulement un peu idiot. Un idiot sur la colline. Une mélodie des Beatles lui revient en mémoire et il en siffle quelques notes. Il aime siffloter, surtout en altitude, surtout quand il est heureux.t

Tout a commencé l'année dernière, ou plus exactement il y a un an, au début de l'été. Tomi, comme à son habitude accompagnait ses vaches à l'alpage, après plusieurs mois d'un hiver triste et rigoureux. La transhumance, comme on dit au pays, le conduisait lui et sa troupe vers sa petite étable du Plan Rion en bordure de la Tâna. Excités par cette aventure annuelle et revigorés par l'air de la montagne les sept bovidés marchaient d'un sabot léger. Sans originalité, Tomi avait nommé ses vaches d'après les jours de la semaine.Elles marchaient d'ailleurs dans un ordre chronologique : Dimanche,la plus expérimentée d'entre elles, fermait la marche. Les grandes vacances étaient enfin de retour après un long hiver déprimant placé sous une chape de plomb grise et froide. Le brave Tomi partageait ce plaisir du grand air et sifflotait une mélodie connue censée donner du cœur aux vigoureux montagnards de passage sur les chemins alpestres escarpés. Car la randonnée n'était de loin pas une promenade de santé, mais le soleil radieux de cette fin de printemps rendait l'aventure plaisante, à tout le moins supportable.

De temps en temps, Tomi encourageait ses vaches, un coup amical sur la croupe, assené d'un mouvement souple du bout de son bâton en noisetier. La montée à l'alpage dura à peine quelques heures. Partie de bon matin la petite troupe se retrouva à l'étable du plan Rion en plein milieu d'après-midi. Le soleil était encore fier et radieux dans sa descente vers l'horizon. Traversant d'un bond la petite rivière de la Tâna, Tomi accompagna d'un dernier geste ses bêtes vers l'étable qu'il avait pris soins de préparer il y a quelques semaines. Le foin était frais et propre, l'espace appelait au repos et à la détente comme dans une chambre d'un grand hôtel au bord du lac. C'était un bel été qui s'annonçait.

Notre brave paysan déballait consciencieusement le paquetage qu'il avait préparé pour ces quatre mois d'été en altitude. Il prit le temps de poser ses affaires de toilettes à côté du puits devant l'étable et trouva une place dans l'armoire branlante pour ses habits de rechange. Quelques T-shirts, une chemise épaisse, un pantalon, un short ainsi que du linge de corps en quantité. Sans oublier un bon pull de laine, les nuits peuvent être traîtresses par moments,surtout en cette période. Puis il sortit un livre qu'il avait prévu de lire allongé dans le champ sitôt son travail sur les bêtes terminé. Il porta délicatement l'ouvrage à ses narines.D'un mouvement du pouce, il fit défiler rapidement les quatre cent trente-sept pages et respira à plein nez l'odeur sèche et enivrante qui s'en dégageait. « Cent ans de solitude ! »s'exclama-t-il en tripotant du bout des doigts les contours anguleux du bouquin. Il ne résista pas à la tentation de faire à nouveau défiler les pages sous son nez curieux. Tomi reposa délicatement l'œuvre de Gabriel Garcia Marquez sur le bord de son lit, n'y tenant plus d'attendre que le soleil se soit enfin couché pour entamer la découverte de ce roman magistral.

Oui, vraiment c'était un bel été qui s'annonçait. Au petit matin, le soleil commençait à caresser de ses rayons timides les crêtes du mont Vanil Carré. Tomi se préparait un café noir, la tête encore tout embrumée des aventures extraordinaires de la veille en compagnie de José Arcadio Buendia et Ursula Iguarán dans le village imaginaire de Macondo. Il était heureux et offrait à toute la vallée un large sourire qui rétrécit délicatement ses petits yeux verts entre deux fines lamelles de paupières. Buvant du bout des lèvres sa boisson corsée,il se repassait méthodiquement dans la tête les principales tâches de cette nouvelle journée qui commençait.

Un chemin vers la montagneLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant