19.2 : Elisabeth

286 29 1
                                    

Un frisson parcourt nos corps unis d'une façon si puissante que cela m'échappe. Leandro et moi tremblons tandis qu'une chaleur étrange s'échappe de nous pour venir colorer les joues d'Elisabeth. Nos mains toujours entrelacées sont toujours posées sur la chevelure de la femme, et j'ai l'impression que nous sommes complètement soudés à elle. Arriverons-nous à nous détacher d'elle ? C'est la question que je me pose alors que je balaie le corps en éveil d'Elisabeth. Son pouls bat à nouveau contre sa jugulaire, sa poitrine se soulève faiblement mais sûrement, son corps se réchauffe... et le sang recommence de couler de sa gorge tranchée. À flots. Et mes genoux s'enduisent de ce liquide chaud et poisseux dégageant une odeur métallique. Je grimace et essaie de faire abstraction du liquide écarlate pour me concentrer sur les paupières tremblotantes d'Elisabeth.

Et les soleils verts dans nos mains s'éteignent progressivement, ainsi que les étoiles parsemant la peau de Leandro. Bientôt, nous éloignons nos mains, toujours entrelacées, des cheveux soyeux d'Elisabeth, alors qu'elle entrouvre ses yeux, dévoilant des yeux aussi noirs que la suie.

— Où est mon père ? attaqué-je en me penchant vers elle, et mon visage se retrouve à quelques centimètres du sien.

S'ensuivent les minutes les plus longues de ma vie. La femme me sonde, m'analyse, me transcende de ses yeux ténébreux où l'ombre a établi son domaine. Je ne vois plus que ces yeux, effrayants. Tout disparaît autour de moi, Leandro, Asha et Iouri, la lumière, tout. Au fond, j'ai bien compris ce qu'elle était en train de faire. Elle m'hypnotise, pénètre mes pensées avec une facilité déconcertante. Elle perce tous mes secrets, et je ne peux rien faire, juste la laisser prendre possession de mon esprit. Je la sens partout dans mon corps, et j'ai l'impression de perdre tout contrôle, alors qu'elle ne fait qu'en gagner. A l'intérieur de moi, quelque chose se dérobe, peut-être mes muscles. Et je me retrouve étendue aux côtés d'Elisabeth, mon visage au niveau du sien, et baignant dans ce sang répugnant qui envahit tous mes sens, m'oppressant.

— Laaa... s'étrangle Elisabeth en commençant à parler.

Et un filet de sang mêlé à de la bave s'écoule de sa bouche dans un mince filet.
Et mon regard ne peut se détacher de cette bouche sanglante. Et mon cœur bat de plus en plus vite, l'appréhension me saisissant.

— ... forêt... des...

Je tends l'oreille, pressée d'en finir et d'entendre ce que je veux entendre depuis le début. Mais Elisabeth ne semble pas pressée de continuer parce qu'elle continue de me dévisager, la bouche désormais close. Puis je sursaute. La femme m'a attrapé la main et me la serré avec une force surprenante. Et ce contact scelle une communion que je sens passer entre nous telle une brise fraîche, revigorante. Je cligne des yeux, et un flash s'intercède entre le moment où mes yeux se closent et le moment où ils s'ouvrent de nouveau. Un flash d'une milliseconde durant laquelle je peux entrevoir une gorge se faire trancher, et le sang gicler en gouttelettes rouges. Mon souffle se bloque. Elle veut me montrer quelque chose, mais notre connexion s'amenuise car la mort va la reprendre. Et au lieu des visages distincts autour d'elle alors qu'on la tuait, je ne vois que des silhouettes sombres. Mais seulement, alors que je cligne toujours des paupières, je me rends bientôt compte que c'est elle qui tenait le couteau.

— ... des Carpates... expire-t-elle enfin dans un dernier souffle.

Et je la sens partir de la plus horrible des manières, comme si je partais avec elle. A cause de cette connexion étrange qu'elle avait établie entre nous, je vois ce qui la rendait vivante s'envoler et s'évaporer dans l'air. La vie est une sorte d'oiseau, me dis-je alors que les yeux clos, je le vois partir au loin pour ne plus jamais revenir. Un temps prisonnier dans la cage de notre corps, il reprend un jour sa liberté, longtemps attendue et espérée. Et une fois parti, il ne revient jamais. Jamais.
Sa main inerte repose désormais dans la mienne, et malgré la tristesse de la situation, je ressens un certain soulagement. Je sais où est mon père.
Cette information me redonne la force qui m'est nécessaire pour me relever et je me retrouve rapidement debout, seule, près d'Elisabeth, dorénavant et pour toujours aussi immobile qu'une pierre.
Je renifle dans le silence et par réflexe, essuie mes mains moites sur mon pantalon rendu poisseux par le sang.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant