16.1 : Explications

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— Ça a commencé un an après la mort de ma mère, se lance enfin Mila après une bonne heure de silence pesant, durant lequel elle n'a pas cessé de trembler.

   Alors qu'elle commence enfin à parler, nous nous tendons tous, attendant la suite. Durant l'heure de route, j'ai eu le temps de me calmer et de me sortir de cet état choqué dans lequel m'avait plongé la scène à laquelle je venais d'assister. Je suis désormais plutôt disposée à écouter ses explications, mais dois me retenir de ne pas l'interrompre pendant qu'elle continue :

— Adéliane avait remarqué les marques sur mon corps, mais je t'ai menti, dit-elle calmement en s'adressant directement à moi, ce n'était pas un copain qui me faisait ça, c'était mon papa.

   Sa voix s'effondre sur le dernier mot, et à travers le Réseau, je peux ressentir la douleur incommensurable qui l'habite, en même temps qu'une profonde colère, une haine que je ne lui ai jamais connu. Et moi, je reste muette de stupeur, tout prend sens dans ma tête, ses bleus, ses moments de déprime, la tristesse qui habitait parfois ses doux yeux marrons. Mes yeux s'embuent, et je l'écoute poursuivre :

— Ce n'était pas seulement à cause l'alcool, il lui est arrivé de me frapper alors qu'il était complètement sobre, se reprend Mila avec une certaine froideur, comme si elle avait besoin de se détacher d'elle pour en parler, j'étais encore petite quand il commencé et je ne suis pas vraiment rendue compte que ce qu'il faisait n'était pas normal. Pour moi, ça faisait partie de mon quotidien comme dormir ou manger. Ce n'est que vers le milieu du collège que j'ai pris conscience du problème quand, lors d'un passage à l'infirmerie, l'infirmier a vu la trace laissée par le coup de bâton que j'avais reçu la veille. Bien sûr, j'ai menti, j'ai dit que c'était mon frère, même si j'étais fille unique, et il n'a rien dit de plus. Mais je ne sais comment, j'ai su à ce moment-là que les autres enfants n'avaient pas ces marques de ceinture ou de bâton sur le corps, qu'ils n'avaient pas à cacher leurs bleus, qu'ils n'avaient pas à dissimuler leur souffrance.

— Mila, l'interpellé-je en me tournant vers elle.

   Blottie dans les bras de Neil, elle regarde par la fenêtre.

— Laisse-moi finir s'il-te-plaît, m'intime-t-elle, toujours aussi froide.

   Et alors que je me remets face à la route, je surprends le regard blessé que jette Tristan au couple formé par Mila et Neil.

— Néanmoins, que pouvais-je bien faire ? Je n'avais pas trente-six possibilités, et l'idée de me faire placer m'a toujours dissuadée de tout dire. En plus, même s'il se montrait violent avec moi, je sentais quelque part une affection pour moi qui m'empêchait de lui reprocher sa violence aussi bien physique que morale. C'était aussi la seule personne qui me rappelait ma mère, puisqu'il l'avait connu plus que moi. D'une manière que je pourrai pas expliquer, je sentais qu'à travers lui, je pouvais sentir ma mère. Cette impression subsiste d'ailleurs toujours.

   Elle observe un silence que personne n'ose troubler, et je triture mes écouteurs pour m'occuper les doigts. Comme je me hais maintenant, comme je me hais de n'avoir rien vu venir, de l'avoir rejeté tout à l'heure, et même si ce qu'elle a fait reste répréhensible, je peux comprendre pourquoi elle l'a fait.

— Et voilà, aujourd'hui j'ai enfin pu me venger, il a souffert, comme j'ai souffert, et personne ne devinera jamais que c'est moi qui lui ai fait ça, car tous les spécialistes s'accorderont à dire que c'est un rapace qui lui a lacéré le corps.

   A mon regard consterné qu'elle surprend dans le rétroviseur, elle me lance :

— Tu sais Adéliane, ce que je lui ai fait n'égalera jamais ce qu'il m'a fait subir pendant toutes ces années.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant