14 : Une palette de couleurs

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— Tu veux m'en parler ? demandé-je en chuchotant à Mila, comme pour l'apaiser.

   Elle me fait un geste de dénégation, essuie les dernières larmes de ses joues et respire bruyamment pour finir de se calmer.

— C'était surtout de l'énervement, m'explique-t-elle finalement, la voix rauque.

   Je ne peux qu'hocher la tête et n'ajoute rien, car il n'y a rien à ajouter. La dernière fois que j'ai remarqué ces traces sur son corps, c'était il y a quatre mois. Elle m'avait alors raconté que c'était son copain qui lui avait fait ça, mais qu'elle l'avait ensuite quitté. S'est-elle remise avec lui ? Cela me semble très peu probable, car j'ai remarqué ce dernier mois que Tristan et Mila se tournaient autour, et lorsque j'ai interrogé mon amie, elle m'a avouée qu'elle espérait que leur histoire aille plus loin. C'est donc étrange qu'elle se tourne vers quelqu'un d'autre, car ça ne lui ressemble pas. Non, je suis presque sûre qu'il y a autre chose. Mais ce n'est pas en insistant comme la dernière fois que j'obtiendrai des réponses. Non. Il faut que j'enquête seule. Mais pour l'instant, je dois être là pour elle, la soutenir, la rassurer, la câliner. C'est ainsi que nous montons au salon et que, pelotonnée sur le canapé, elle s'endort paisiblement dans mes bras. Et alors que je l'observe dormir, je ne peux m'empêcher de ressentir de la colère pour celui qui a abîmé son si joli visage. Maintenant, plus aucun fond de teint ne recouvre sa peau de pêche, et je peux voir l'œil au beurre noir qui orne son œil gauche, prenant des teintes violettes de plus en plus foncées. Une méchante coupure barre son front, et du sang séché a coulé jusqu'entre ses deux sourcils noirs. Comment lui a-t-on fait ça ? L'hypothèse la plus probable est qu'on l'a poussée, et qu'elle est ensuite tombée contre un meuble. Je n'ose pas essuyer ces traces de sang, ayant peur de la réveiller, et continue mon inspection. Ses deux pommettes sont marquées de bleus verts, comme si on l'avait cognée avec les poings. Je peux presque voir la marque des phalanges de son agresseur sur ses joues pleines.

   Alors, face à tant de couleurs et de malheurs, je laisse couler mes larmes. Pleurant ce qu'on lui fait subir depuis si longtemps. Oh je me déteste de n'avoir rien fait, de n'avoir pas plus creuser. Mais je vais rattraper ça, je me le jure. Sur des pensées assassines, je me lève pour aller éteindre la lumière et reviens à ses côtés. Je la cale contre moi et m'endors petit à petit, sachant pertinemment que je n'en ai pas vraiment le droit, étant de garde au Repère.

    Il me semble qu'à un moment, je me suis réveillée. Quelqu'un avait allumé la lumière, et ce quelqu'un se trouvait encore dans la pièce, assis sur une chaise et dévisageant tristement le visage de Mila. Neil avait posé ses avant-bras sur ses cuisses, et ses cheveux marrons clairs striés de mèches plus foncées étaient ébouriffés, comme s'il venait juste de sortir de son lit. Que faisait-il là ? Quelle heure était-il ? Je ne savais pas, et j'étais trop fatiguée pour me pencher sur ces questions. Je me souviens juste que surprenant mes prunelles ouvertes, il a tourné ses yeux ocre jaune vers moi, et dans son regard, j'avais l'impression qu'il comprenait quelque chose au sujet de mon amie que moi-même n'avais pas compris. Puis il est reparti, nous replongeant toutes les deux dans le noir.

    Le lendemain, on me tape doucement l'épaule pour me réveiller. Cette fois, je sais que c'est le matin : une lumière douce filtre à travers mes paupières. J'ouvre doucement les yeux, grimaçant alors qu'un trop plein de jour m'agresse les prunelles. Je pousse enfin un profond soupir, ayant oublié que quelqu'un patiente en attendant que je me réveille complètement. Je finis par distinguer Nikola, me regardant sortir du sommeil. Je grogne. Sur toutes les personnes ici, il fallait que je tombe sur lui pour me regarder me réveiller, spectacle loin d'être très sexy. Je me redresse doucement pour ne pas réveiller Mila et me frotte les yeux, puis je tourne ma tête vers lui. Il a posé ses avant-bras sur l'accoudoir du canapé et je peux voir dans ses yeux gris perle qu'il s'empêche de ricaner. Je l'interroge du regard sur sa présence, et il me fait signe de la tête de le suivre à l'extérieur. Je me lève péniblement et lui emboîte le pas, curieuse de savoir ce qu'il me veut si tôt le matin. Parce qu'il est six heures, si j'en crois mon téléphone.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant