13 : Été

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   Un vent chaud du début de l'été s'infiltre dans le salon du Repère par la fenêtre, effleurant les rideaux qui se soulèvent gracieusement, et caressant avec douceur ma peau. L'air du soir est plus frais qu'en journée, et j'apprécie ce changement : j'en ai marre de devoir me terrer l'ombre sans cesse. Dehors, malgré l'heure plutôt avancée, il fait encore jour et une lueur d'un bleu sombre pénètre dans la pièce. Avachie sur un des canapés du salon, je veille. Seule. En effet, ce soir, je suis de garde au Repère. Mon job est simple : garder le chalet, et prévenir les autres en cas d'intrusion. Bien que je soie seule dans le salon, je ne le suis pas véritablement dans le chalet. Dumbledore et Guillaume dorment ici, et Gwen est dans la salle de surveillance au sous-sol. Je profite de ce moment d'accalmie après cette journée éprouvante pour me reposer un peu, et j'espère pouvoir rendre visite brièvement à Iouri, pour exercer mes dons en sa compagnie, car Asha dort encore, ce qui permet à l'ensemble des maîtres des Saisons de se rendre visite. C'est ce que je fais quelques minutes plus tard : je ferme les yeux et laisse la Russie venir à moi, je me libère d'ici, cherche un nouveau coin de paradis, et me retrouve aux côtés de Iouri, allongé sur un matelas gonflable et se reposant à la belle étoile.

J'étais sûr de te voir ce soir, dit-il en me souriant avant de se redresser.

   Ces quatre derniers mois, nous avons appris à nous apprécier, et il est devenu quelqu'un en qui j'en ai la plus totale des confiances. Parfois, je lui raconte ma vie, et il m'écoute patiemment, se permettant parfois de m'aiguiller vers de meilleurs choix. Il le fait toujours avec justesse et pertinence, et surtout avec finesse, car il ne juge jamais. Je suis sûre et certaine qu'il ne connaît même pas le mot.

— Je ne viens pas pour très longtemps, mais j'avais envie de m'entraîner avec toi.

   Il hoche la tête, se lève et s'étire.

— C'est parti ! Et cette fois, on va combiner nos pouvoirs, tu vas voir, ça va être impressionnant, s'extasie-t-il.

   Je souris et regarde le ciel, complètement dégagé et où scintillent des milliards d'étoiles. Là aussi, un vent tiède balaie l'herbe de la plaine qui s'étend devant moi, et je peux distinguer des animaux - que je n'arrive pas à identifier - paître tranquillement. Très prochainement, cette paix sera troublée. J'éprouve peu de remords, j'ai l'habitude maintenant, de créer l'hiver. Je souffle un bon coup, laisse le vent caresser mon visage et parfumer ma peau de senteurs sauvages. Puis j'expire, un vent froid naît de mes pores, prend de l'ampleur et navigue à travers la plaine dans un hurlement croissant. J'expire encore, plus fort, et des nuages noirs s'amoncellent au dessus de nos têtes. Le froid s'abat brutalement, recouvre la plaine d'un tapis givré. Je n'ai plus besoin d'expirer désormais, il faut juste que je continue de libérer l'hiver qui m'habite. Il se dissipe par chaque parcelle de ma peau, et bientôt, de gros flocons s'éparpillent dans l'air, valsent avant de s'écraser délicatement au sol. Ma peau se teinte elle aussi d'hiver, elle est plus blanche, et scintille comme des milliers de flocons éclairés par le soleil. J'incarne et exalte l'hiver. Et le vent souffle plus fort, la température extérieure continue de chuter et la neige continue de tomber avec de plus en plus d'intensité. Voilà ma tempête, et j'en suis au cœur. Mes cheveux s'agitent dans l'air, s'emmêlant et se recouvrant de givre, et je sens le vent me gifler, les flocons me piquer, mais je n'ai pas mal, parce que ce vent, ces flocons, c'est moi. Iouri, par contre, souffre de la tempête : il a revêtu son épaisse doudoune, qu'il garde toujours soigneusement en prévision de mes visites, et serre les dents. Pourtant, c'est maintenant à lui d'entrer sur scène : il dresse ses mains en l'air, paumes tournées vers la plaine, et avec une facilité déconcertante, envoie la mort. L'herbe se dessèche, et la pénombre de la nuit ne me permet pas de la voir prendre une teinte marron. Les animaux de la plaine, sous ses mauvaises ondes, mugissent en même temps que le vent, il faut néanmoins plus de puissance pour que Iouri les tue, et il ne le fera pas. C'est sous ce spectacle merveilleusement affligeant que je me dissipe aux yeux de Iouri pour regagner la chaleur du salon du Repère.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant