11.2 : Les " vacances "

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Presque assommée par la violence du choc qui abat mon corps de panthère entre les rochers, je comprends après quelques secondes que c'est la mâchoire du félin blanc qui s'est refermée sur mon cou, qu'il est par ailleurs en train de libérer, à mon plus grand soulagement. Désormais tapis à mes côtés, Nikola et moi nous dévisageons dans un silence religieux, jusqu'à ce que le bruit de rotor de l'hélicoptère passant juste au-dessus de nos têtes me surprenne et me fasse sursauter. Longtemps après qu'il est passé, nous sommes toujours allongés entre les rochers, moi sur le flanc et me remettant de mon moment de panique, et lui couché sur ses pattes et m'observant d'un air calme. J'ai comme l'impression qu'à cet instant, seuls dans le désert des montagnes, quelque chose se crée entre nous. Peut-être une sorte de respect mutuel, comme si nous avions fini par nous comprendre.

Ça va ? me demande-t-il doucement en se remettant sur ses pattes.

— Oui, fais-je en l'imitant, si j'étais sous forme humaine, je te ferai un câlin.

Il me semble qu'il ricane tandis que je grogne en sentant mes muscles protester et m'ordonner de rester allongée. Je me relève néanmoins et dévisage mon compagnon alors qu'il a le regard rivé sur l'hélicoptère qui n'est plus qu'un simple point dans le ciel.

Pourquoi est-ce que tu es parti sans moi ? Tu savais que je ne pourrai pas te suivre, l'interrogé-je sans une once d'accusation dans la voix.

Il me semble qu'il grimace - même avec son faciès de panthère - avant de commencer à s'en aller doucement, se dirigeant vers le refuge. Je reste perplexe, compte-t-il ne pas me répondre ?

Eh bien, j'ai paniqué, comme toi, avoue-t-il piteusement en s'enfonçant dans la neige.

   Je retiens un rire, provoqué par l'absurdité de la situation. Après tout, nous avons eu peur d'un hélicoptère. C'est risible. Nikola me jette un regard entendu et je plisse mes yeux de félin, peut-il sentir le cours de mes pensées ?

Viens, je vais t'apprendre à marcher et courir dans la neige, lorsqu'elle est épaisse, m'invite Nikola en s'arrêtant pour que je m'avance à son niveau, tu vas voir c'est très simple : il suffit juste de lever haut les pattes pour ne pas se fatiguer. Et n'aie pas peur, tu ne peux pas t'enfoncer si profondément dans la neige, elle peut t'arriver au maximum jusqu'au ventre.

   Je médite quelques instants ses paroles, réfléchissant à la marche à suivre. Pendant ce temps, Nikola m'observe, attendant que je m'y mette.

— D'accord, j'essaie.

   Je m'exécute donc et suis ses conseils : je m'enfonce dans la neige, puis relève haut mes pattes et ainsi de suite. Je ne sais vraiment pas comment il fait pour aller aussi vite, j'ai l'impression d'avancer à la vitesse d'un escargot.

Bon, lâche Nikola après que je me suis éloigné de lui d'une dizaine de mètres, tu y es presque mais tu dois encore faire des progrès. Fléchis plus tes pattes.

Il me rejoint ensuite tandis que j'essaie de nouveau en suivant son conseil : c'est en effet plus facile. Nous continuons ainsi pendant quelques minutes puis décidons de finir le reste plus rapidement, en trottinant et en courant. Dans la neige, courir est plus facile que marcher : il faut faire des bonds qui nous emmène assez loin. C'est peut-être plus fatiguant, mais c'est plus rapide. Arrivés au niveau des pentes rocheuses qui descendent jusqu'au refuge, nous testons un nouvel exercice : descendre agilement sur quelques mètres avant de s'arrêter, d'analyser le parcours, et de continuer ainsi de suite. Les pattes avant travaillent beaucoup plus que les pattes arrières et je me retrouve très vite épuisée. Pendant une courte pause, j'observe Nikola descendre beaucoup plus agilement la pente, ne s'arrêtant presque pas et faisant des bonds qui me semblent immenses. Alors que Nikola s'arrête pour m'attendre, une fine neige commence à tomber, voilant peu à peu le ciel et le paysage. Cette scène me procure une sensation de déjà-vu, comme si elle m'était familière. C'est le cas, réalisé-je après avoir cherché dans mes souvenirs. C'est la scène que j'ai entrevue alors que je subissais l'Appel, lorsque j'avais la sensation que ma tête allait exploser tant elle me faisait mal. Dans un moment d'égarement, j'ai vu une panthère descendre une falaise si vite que mes yeux pouvaient à peine la suivre. Puis elle s'est arrêtée, prête à fuir, pour me fixer longuement. La sensation que j'avais alors éprouvée m'avait profondément troublée, comme si l'on m'écrasait le cœur. Ce n'est pas le cas tandis que nous nous dévisageons, lui plus bas, et moi le dominant sur mon propre rocher. La neige redouble brusquement d'intensité, et lorsque je ne distingue plus Nikola, je me décide enfin à descendre. Bondissant malgré l'absence de visibilité, me réceptionnant tant bien que mal malgré le peu d'adhérence et tressaillant sous l'effort que fournissent mes muscles, je finis par rejoindre l'autre panthère, fantôme dans la tempête et ombre dans le crépuscule. Nous finissons ainsi tous les deux de descendre jusqu'au refuge, où nous arrivons ensemble, en même temps que la nuit, la Lune et les étoiles.

Tome 1 : Le Reflet de l'HiverOù les histoires vivent. Découvrez maintenant