Histoire

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La foule en contrebas est une assemblée fourmillante.

Des fourmis... Vincent sourit. Pourquoi pense-t-il à des fourmis ?

Il existe tant d'autres insectes. Mouches. Moustiques. Bourdons, scarabées dont le bruit est comparable à celui des voitures. Termites, abeilles, qui construisent leur habitat avec autant de détermination que l'homme élève les immeubles. Certains, comme le papillon et la coccinelle, ont un aspect fragile et attendrissant, tandis que la mante religieuse est une tueuse sans pitié, et les pucerons figurent de grands envahisseurs.

L'espèce humaine rassemble tous ces aspects.

Un flocon vient se poser sur l'épaule nue de Vincent. Il ne craint pas le froid. Au contraire, il inspire une grande bouffée de l'air des hauteurs. Il n'y a rien de plus pur dans Paris.

Vincent regarde de nouveau la foule, qui se déplace comme un seul homme vers les guichets de la Tour Eiffel. Tous ont un visage, un style qui leur est propre. Mais ils appartiennent à la société. Comme des fourmis, ils font partie d'un tout.

Que se passera-t-il si l'un d'eux meurt ?

On ne meurt qu'une fois, répond Auguste en pensée.

On ne meurt qu'une fois et tout est terminé.

On ne meurt qu'une seule fois

Car on en a assez.

Son pied dérape sur le métal rouge, il se rattrape de justesse. Et si il sautait maintenant ?

Il jette un coup d'œil à la foule. C'est le premier étage et la neige commence à tomber. Auguste n'en peut plus. Il grimpe depuis, disons, trente minutes ; et il sent ses muscles faiblir. Et s'il faisait une pose ? Il n'aurait qu'à glisser vers les escaliers, les montrer jusqu'au premier étage et s'allonger sur un banc ? Il continuerait plus tard...

AUGUSTE - Non.

A-t-il dit cela tout haut ? Son cerveau troublé ne comprend plus rien au monde...

Au moment même ou Paris n'appartenait plus à la France, où l'Allemand était devenu langue nationale, à ce moment où tout semblait sans espoir de retour, il avait perdu sa femme, puis sa fille. La première s'endormit dans son sommeil, paisiblement, un jour de neige comme celui-ci. La seconde ne l'a pas supporté. Elle a choisi la souffrance, a tenu à se trouver dans le même lit que sa mère le jour de l'agonie, se tordant dans tous les sens, criant, vomissant du poison.

Auguste n'a plus de parents, depuis une éternité déjà. Aujourd'hui sera le dernier de sa vie. Aujourd'hui, il a douze ans, et grimpe sur la Tour Eiffel  comme il a toujours rêvé de le faire, comme un pirate ou un chevalier, avec la force de Jean Valjean ; il escalade le sein de la femme qui a dominé sa vie.

Aujourd'hui, il sentira l'air pur des hauteurs, pour la première et la dernière fois, avant de sauter.

Vincent est arrivé au deuxième étage, les bruits de la fourmilière se font plus flous. On n'entend plus les voitures et les motos, ni les orchestres pour touristes ; juste le frou-frou des robes des femmes allemandes et la voix forte des italiens, car ils le sont tous principalement. Certains gens fortunés arrivent de Chine, du Japon ou de New York. Les allemands se méfient des anglophones, mais ces New-Yorkais sont entrés dans le pays sans beaucoup de mal. New York... La ville d'aucun souci.

Après la Grande Guerre, Vincent voulait partir à New York. Il était jeune à l'époque. Maudit soit le jour où le souffle de la balle lui a arraché la moitié du visage !

Depuis son lit d'hôpital et avec son unique œil, Vincent ne voyait pas grand-chose du monde. Ses voisins, nombreux au cours des années qu'il y avait passé pour réapprendre à marcher, n'avaient aucune conscience de la réalité. Ils déliraient sur des choses banales, ne répondaient pas aux questions qu'on leur posait. Vincent suivit l'éducation de sa mère et ne se mêla pas à ce monde de fous. Alors, il lisait.
Racine, Dante, Jules Verne, Shakespeare et même Goethe, tous les grands auteurs européens se précipitaient dans sa chambre. C'était Martine qui apportait les livres. Martine, Vincent l'a su plus tard, s'était mariée avec un homme riche, beau et généreux. Le genre d'homme qui a fait la guerre et qui s'est tout de suite relevé. Mais devant les flammes qui dévoraient l'acier, l'odeur sulfurique de l'air, la résonnance assourdissante des coups de feu et de canon, et le goût de la défaite sur la langue, quand même son goût était modifié, Vincent a vu son avenir s'effondrer. Il a renoncé à sa carrière de peintre et à son voyage à New York. Il est retourné à la nature.

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