Chapitre 1

429 24 11

Craqué. J'ai -
Craqué.
Il fallait que je m'y attende. Non, je ne suis pas capable de -
C'est mieux ainsi. Avec un peu de chance, ils abandonneront ma piste. Le lac gèle sous mes pas mais il va fondre, fondre et cette histoire sera oubliée. Je serai oubliée. Anna prendra le royaume en main, elle en est capable je le sais, ce sera comme un renouveau pour elle, elle ouvrira les porte, se mariera avec le prince Hans et peut-être, peut-être me pardonnera-t-elle pour ces longues années où je l'ai -
Je sens la neige crisser sous mes pas. De la neige ?
Le paysage file à une vitesse hallucinante, je ne sens plus que mes jambes qui me portent, et la force de ce vent froid qui tourbillonne autour de moi. Fuir, je dois fuir vers ce pic solitaire qui se dresse au nord du royaume et m'attire comme un aimant. Là-bas, je serais seule, je pourrais enfin laisser crier le vent qui hurle en moi sans oser s'échapper. Anna, ma belle Anna, tu me manques, je m'en veux, je t'en prie, laisse-moi partir, filer à travers les bois, je ne te ferai plus de mal, ni à toi, ni au duc de Vicelton, ni au peuple, ni à moi -
Là-bas je saurais enfin qui je suis.
Là-bas je serais -
Libre.


***


Bien sûr, je dis, je pense. Bien sûr, il le fallait, il fallait qu'elle se fâche et qu'elle gâche la fête de ma vie. Bien sûr, elle doit détester le monde, renier toute forme d'amour tant elle a peur, mais bien sûr, je la comprends mieux, maintenant : c'est une sorcière.
Il fait noir. Il fait froid.
Je n'ose pas... Mais j'ai peur.
Peur de cette jeune femme qui est ma sœur mais qui ne l'est pas, peur de son sourire, de sa colère, de sa froideur, peur d'avoir fait quelque chose de mal pour qu'elle me renie ainsi, parce que bien sûr, ce n'est pas comme si j'étais sa sœur et que je rêvais depuis des mois de cette journée. Le royaume entier est glacé désormais. Je comprends sa colère, je comprends sa peur, mais pourquoi faut-il que le monde entier paye pour elle ?
Calme-toi. Je sens mon cheval faiblir. On ne voit plus rien, maintenant. Les images de la soirée tournent encore en boucle dans ma tête. Je sais, au fond de moi, que ce n'est pas ma sœur qui a fait ça. Elle reviendra, et l'été avec elle, elle sera la reine qu'Arendelle mérite, elle ne fera de mal à personne et moi...
Moi, je pourrai enfin la connaître. Tout va s'arranger, oui -
Tiens-toi prête, grande sœur. Je viens te sauver.

***

Je plonge mon regard dans la petite boîte en or.

Je n'existe pas. Je suis profondément invisible, depuis toujours, invisible et immatériel.

Mais ce garçon brun aux yeux noirs, il me ressemble un peu. Il aime les blagues, le jeu, les gens. Il est aimé et détesté, casse-cou, énergique, vivant.

Et puis il a -

Une famille.

Lorsque j'ouvre les yeux, un sourire idiot éclaire mon visage.

- Tu... Tu te rends compte, bébé fée ? J'avais une famille ! J'avais une sœur, je l'ai sauvée ! C'est...

Oui. C'est pour ça. La lune, translucide, brille dans le ciel blanc. Elle m'observe.

- C'est pour ça qu'il m'a choisi. L'homme de la lune...

Je m'interromps. Soudain, tout me revient à l'esprit. Pitch. Les gardiens. Les enfants.  C'est une nouvelle force qui m'anime, j'ai le sentiment de pouvoir tout faire. J'étais quelqu'un. Je suis quelqu'un.

Mon pouvoir ressurgi du fond de mes tripes. Le bâton est réparé. Je me hisse avec une puissance grisante hors de la crevasse.

***

Une montagne blanche se découpe, là-haut, dans le ciel noir.

J'y suis. Je suis arrivée.

Je me retourne. Je suis trop loin d'Arendelle maintenant, les forêts s'étendent à perte de vue. Je tiens à peine debout tant j'ai couru, j'ai le souffle court et j'ai froid, mais je suis là.

Qu'est-ce que j'ai fait ?

Je n'en peux plus de toutes ces peurs, de la tristesse et colère en mon cœur -

Je veux brandir ma liberté, dans ce ciel noir, crier ; voler -

Faire éclater cette enfance perdue, tout oublier, me complaire dans ce pouvoir hyper puissant, briser mes liens...

Un palais. De glace, luisante, translucide, tout en triangles enchevêtrés et en fleurs de cristal ; un palais qui s'élève vers le ciel, ici, là-haut, où je pourrais être qui je suis... Sans faire de mal aux autres.

Mon œuvre. Mon pouvoir. Moi-même.

Qu'est-ce que j'ai fait ?

***

Pitch a été vaincu, ça y est, il est retourné dans l'ombre sous le lit, désormais enfouie dans l'oubli.

Depuis quelques jours les gardiens, dont je fais partie à présent, font la fête. Ils fêtent la fin de la peur, le retour de Sable. Ils collaborent plus, se disputent moins, prennent du temps pour voir les enfants - car ils sont tous ce que nous sommes et seront jamais, comme dit le serment.

Parfois, je repense à Pitch, et il me fait pitié. 300 ans dans l'obscurité... Je crois que je suis le seul à le comprendre vraiment. J'ai moi aussi connu mes moments d'ombre, de solitude, de désespoir. Moi aussi, j'ai voulu, parfois, détruire ce monde qui me nie et me refuse, ce monde dans lequel je n'avais ni but ni place... Mais c'est terminé.

Je suis un gardien, maintenant, et j'en suis fier. Je suis Jack Frost.

J'aime bien mes nouveaux compagnons. Ils sont étranges au début, mais on s'y habitue. Pôle est un vieil homme millénaire, qui n'a jamais grandi. Jeannot m'en veut toujours, je crois, pour les quelques... farces que je lui ai faites, mais il m'a quand même pardonné. Sable m'a toujours fait rêver... Je l'admirais déjà, et ça n'a pas changé. Quant à notre chère petite fée hystérique... Qu'est-ce que j'aurais fait sans elle ?
Avec eux, j'ai l'impression d'avoir une famille. On se comprend. On a le même but ultime, louable aussi : le bonheur des enfants. Et c'est étrange, de plus en plus croient en moi. En quelque sorte, l'invisibilité va me manquer. C'était une forme de liberté fragile, je pouvais faire tout ce que je voulais. Il va falloir faire attention maintenant, mais peu importe après tout.

Une voix. Surgie des ténèbres de mon inconscient. Un souvenir qui ne vient pas de mes dents. J'étais déjà Jack Frost, à l'époque, un Jack Frost hésitant, qui s'émerveillait de ses pouvoirs. Ca faisait longtemps que je n'y avais pas pensé.

Une voix qui criait : LIBEREE !

Flash-back.

Dans la nuit épaisse et froide, un soir de Juin 1730, dans un pays du Nord de l'Europe, un pays égaré, isolé... Froid.

Arendelle. Le nom me revient : Arendelle. Et cette fille... Elsa. Je crois que je ne l'oublierai jamais.

***

Il s'appelle Kristoff, c'est un montagnard, grand, blond, avec un énorme nez et un renne auquel il parle sans cesse. Il est plutôt étrange, mais il m'inspire confiance. Il a dit qu'il m'accompagnerait sur la montagne blanche, d'où émanent les pouvoirs d'Elsa... J'ai hâte...

Jeu d'ombres [Jelsa]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !