Chapitre 52 - James

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Nous attendons aux urgences, Anna est blottie contre moi, les yeux rougis. Je n'arrive pas à croire que Lola ait eu le courage d'aller chez ma petite amie. Je n'arrive pas à m'imaginer ce qui a bien pu lui passer par la tête pour venir armée. Si Charly n'avait pas compris qu'elle était allée chez Anna, je ne sais pas quelle aurait été l'issue de cette visite. J'ai eu tellement peur pour Anna, lorsque j'ai vu Lola, un cutter à la main en direction de ma copine, mon cœur a manqué un battement et ma respiration s'est coupée.

Comment Anna a-t-elle pu la laisser entrer ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas laissé sur le pas de la porte ? J'ai un millier de questions à lui poser mais elle semble bien trop secouée pour me répondre. Je sais qu'elle va devoir expliquer ce qui s'est passé à un agent de police, je ne voudrais pas lui faire subir l'interrogatoire deux fois de suite. Je patiente alors auprès d'elle, lui laissant du temps pour digérer ce qui vient de se passer. Elle aura tout son temps pour me raconter d'ici quelques heures.

Une femme en uniforme de police vient vers nous et demande à parler à Anna. Je lui demande si elle va bien, si elle se sent prête à parler et d'un signe de tête elle m'indique que oui. Je l'embrasse furtivement avant de la laisser suivre l'agent.


Je me retrouve alors seul et d'un coup je sens l'angoisse monter en moi. Tant de souvenirs ici, que je voudrais pouvoir oublier, pouvoir retirer de ma mémoire.

Je repense aussi à ma première discussion avec Charly dans les couloirs de cet hôpital. Et aujourd'hui, ce n'est pas Lola dans un bloc opératoire mais son père. Avec le temps, j'ai appris à l'apprécier, il dégage une aura rassurante lorsque je lui parle et je suis certain qu'il a la force pour s'en sortir. Je veux qu'il s'en sorte. Je veux que l'on vienne me dire que tout ira bien. Mais ça fait plusieurs heures que j'attends. Sa femme n'est pas encore arrivée, elle est en voyage en Espagne et ne peut pas prendre d'avion avant demain matin. Je suppose que je ne la verrai pas.


Un médecin en blouse bleue s'approche de nous après de longues heures d'attentes, Anna étant revenue de son rapide interrogatoire il y a un moment déjà. Le médecin en question est tout petit et son visage se veut rassurant, il arbore un léger rictus qui me plaît.

– C'est vous qui avez amené M. Darles ?

– Oui, c'est bien nous, répond Anna à ma place.

– Les nouvelles se veulent rassurantes. Aucun organe n'a été touché, nous avons du le recoudre, certes la blessure était profonde, mais vous avez bien réagi en appuyant sur la plaie pour qu'il perde le moins de sang possible. Vous lui avez probablement évité de nombreuses complications.

La main d'Anna me serre de soulagement et je peux enfin respirer.

– Merci, merci docteur... je dis dans un long souffle.

– Vous pourrez le voir d'ici peu de temps, il a été emmené en chambre. Un médecin viendra pour vous y emmener. Je vous laisse les jeunes. Prenez soin de vous.

– Au revoir, merci encore.


Je prends ma copine dans mes bras et nous nous embrassons comme si notre vie en dépendait. Une jeune femme derrière nous se racle la gorge comme pour nous rappeler que nous ne sommes pas seuls et accessoirement, en plein milieu d'un hôpital. Nous nous regardons et chacun de nous sourit. En attendant que le médecin nous cherche, j'en profite pour demander à Anna si elle souhaite m'en parler. Elle me raconte alors tout ce qui s'est passé. Elle m'explique qu'elle n'a pas eu le choix que de la laisser rentrer. Je suis horrifié d'apprendre tout ce que Lola lui a dit mais heureux de la savoir dans un poste de police à l'heure actuelle.

Nous passons encore une bonne heure à parler, je tente alors de la rassurer sur le fait qu'elle ne viendra plus jamais lui faire de mal. Je prends aussi le temps de m'excuser, si elle est venu chez elle, c'est de ma faute. C'est à cause de moi que tout ça est arrivé. Mon histoire avec Lola est allée beaucoup trop loin.


Soudain, un médecin arrive et Anna se jette dans ses bras. Je ne le vois que de dos, ne comprenant pas sa réaction, je m'approche.

– Papa ! Qu'est-ce que tu fais là ? demande-t-elle.

– Je devais chercher deux jeunes. Mais, attends, c'est toi ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Anna, tu vas bien ?

Elle commence à lui raconter et il se tourne vers moi lorsqu'elle évoque mon ex.

Ses cheveux.

Son visage.

Sa voix.

Le choc.

Non, c'est impossible... Ça ne peut pas être...

Non.

Ça ne peut pas être le père d'Anna. Comment est-ce possible ?

L'homme qui se tient devant moi est le médecin qui m'a annoncé la mort de mes parents, lorsque j'étais sur ce putain de lit d'hôpital.

Et c'est le père de ma petite amie.

Putain !

Je deviens d'un coup blême, ne sachant que répondre à sa poignée de main. Il la laisse en suspend dans l'air et Anna ne comprend pas pourquoi nous nous dévisageons.

Il m'a reconnu. Je le sais, je le vois dans son regard. Il ne m'a pas oublié. On oublie rarement la tête de celui à qui on a annoncé que ses parents sont morts, les deux en même temps.

J'ai du mal à respirer, je reste planté là sans dire un mot. Anna intervient, mais je n'entends pas ce qu'elle dit. Je suis sous le choc. Jamais je n'aurais pensé être amené à le revoir, lui.


– Jay ? Tu vas bien ? Jay ? Réponds-moi !


Je suis abasourdi, son père la prend à part et s'éloigne de moi, me laissant encore, planté là au milieu de la salle d'attente.

Une multitude de souvenirs me reviennent, comme un coup de poing qu'on assène sans prévenir. La colère, l'amertume, la déception, la fureur, le chagrin, tout me revient en pleine gueule. Je suis alors replongé cinq années en arrière, sur ce lit d'hôpital, amnésique, lorsque son père m'a annoncé que ma vie allait prendre un tout autre tournant.

Je suis bouffée par la haine que je ressentais à ce moment-là, j'ai détesté irrémédiablement ce médecin, pensant que c'était juste un médecin parmi tant d'autres. Jamais je n'ai songé à sa famille, ou au fait qu'il pouvait avoir une fille.

La fureur me gagne, je ne veux pas que ce soit son père ! Non ! Je le déteste ! Comment expliquer à Anna que son père me dégoûte ?

Je me souviens de la façon froide et détachée dont il m'a parlé, de ses mots.

« James, tes parents n'ont pas survécu à l'accident. Je suis sincèrement désolé de te l'apprendre aussi brutalement. Cela fait maintenant vingt jours qu'ils sont partis... »

Je ne sais pas comment je vais pouvoir lui expliquer qu'il est hors de question pour l'instant que je lui parle. Je n'y arriverai pas, cela me fait trop mal. Pourtant, les voyant revenir vers moi, je comprends vite que je ne vais pas avoir d'autre choix que de l'affronter.

On n'oublie pas [Publié en auto-édition]Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant