Chapitre 14.

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QUATORZE.

Clara.

L'amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle 

S'il lui convient de refuser

Rien n'y fait, menace ou prière 

L'un parle bien, l'autre se tait 

Et c'est l'autre que je préfère
Il n'a rien dit, mais il me plaît 

Carmen, Bizet.

Pour la première fois, Clara ne se rendit pas à son travail ce matin-là. Elle ne pouvait simplement pas se lever. Elle avait besoin de faire le point, de se concentrer, de s’expliquer avec elle-même, de se refaire tranquillement le film depuis le début. 

Leur première rencontre, déjà, était trop singulière. Elle n’avait jamais eu d’accident, elle était extrêmement prudente et attentive. Que s’était-il passé?

En se remémorant la scène, elle se revit à l’instant précis ou les choses s’étaient enclenchées pour produire l’accident, ce moment où l’on se dit que le retour en arrière n’est plus possible et où l’on assiste impuissant à la suite des évènements dans leur enchainement inéluctablement dramatique. 

Elle était au volant de sa voiture, elle roulait lentement, elle avait parfaitement perçu le motard à l’arrêt devant elle. Elle avait alors ressenti le besoin de le faire tomber de son cheval. 

C’était à cet instant que la voix lui était revenue, l’obligeant à continuer à avancer, doucement, juste pour le faire tomber, sans lui faire de mal. Le faire tomber de son cheval, elle s’en souvenait maintenant! 

Vingt ans qu’elle n’avait pas entendu cette voix, et la voilà qui revenait la hanter brusquement. Cela expliquait l’état dans lequel elle s’était sentie, après... Elle n’était plus vraiment elle-même, elle ne savait plus comment se comporter. 

Et cette demande de l’embrasser, jamais elle n’y aurait cédé... 

Mais il y avait autre chose, un autre détail qui lui échappait. Elle sentait qu’il manquait encore une pièce au puzzle de l’accident. Il l’avait embrassée, elle avait apprécié, cela faisait trop longtemps qu’un homme ne l’avait pas fait, et puis il avait cet air à la fois puissant et blessé qui la faisait craquer, toujours,  immanquablement... Ensuite il avait refusé d’aller plus loin, il s’était contenté de ses lèvres, il avait refusé sa langue, ce qui l’avait d’ailleurs profondément vexée. Ils avaient échangé leurs cartes, il avait remis sa moto debout, avait ramassé ses cordes...

Les choses devenaient étranges.

 Re-devenaient étranges, plutôt. Elle se sentait dans la même situation que lorsqu’elle était enfant, avec cette sensation que sa vie ne lui appartenait pas vraiment, qu’elle n’était qu’une actrice ayant quelques maigres libertés dans un  scénario dont les grandes lignes avaient déjà écrites par un auteur dont elle ignorait tout.

Aimait-elle cela, ou bien préférait-elle la période qui venait de s’écouler, ou elle avait pris en main son destin, s’était battue pour monter son entreprise, et avait réussi quelque chose par elle-même? 

 Déjà l’absence de Cyril lui pesait, elle se sentait dépossédée, incomplète. Le revoir, le retrouver, partir à nouveau en voyage, avec lui, n’importe où. L’appellerait-elle?

Elle trouva enfin la force de se lever pour se préparer un café.

Un petit mot l’attendait sur la table, à la place qu'occupait Cyril quand ils avaient partagé le gâteau. Elle ne put résister au désir de s’y asseoir. 

«Merci de cette délicieuse soirée/nuit»

C’était tout!

Pas un «je t'appelle», pas un «à bientôt», rien!

Ses mains tremblèrent alors qu’elle préparait le café, sans qu’elle put dire s’il s’agissait de colère ou de frustration. 

Il allait l’appeler, c’était sûr. Il avait du partir très tôt, sans doute avait-il quelque chose de prévu, et puis quand ce quelque chose serait terminé, il se précipiterait sur son téléphone. Elle entendrait sa voix grave, il aurait un ton un peu forcé pour paraitre sûr de lui, et il demanderait à la revoir. 

En si peu de temps, Cyril avait pris une telle part de ses pensées qu’elle en fut effrayée. Qu’importe! Il était si bon de se laisser aller à nouveau à cette douce torture de l’absence. Elle réalisa qu’elle avait vécu ces dernières années dans une immense solitude. La solitude, c’était quand on avait personne à attendre, à espérer. Et voilà que dorénavant elle possédait ce trésor du manque.

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