Chapitre 12.

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DOUZE.

Servane.

Madame rêve d'atomiseurs
Et de cylindres si longs
Qu'ils sont les seuls
Qui la remplissent de bonheur 

Madame rêve d'artifices

Des formes oblongues
Et de totems qui la punissent

Alain Bashung.

Elle n’avait pas connu d’aventure depuis tant d’années. Sa vie sentimentale était un désastre, elle n’avait jamais pu envisager de relation sérieuse depuis son viol. C’était comme un point fixe, un boulet qui la tirait toujours en arrière, une blessure qui ne cicatrisait pas. 

Après quelques expériences décevantes qui avaient marqué la fin de son adolescence, elle avait eu une période de désintérêt et d’abstinence totales. Elle avait tenté de se convaincre, avec quelques succès au début, que la vie seule serait bien plus facile. Une vie sans penser à l’amour était bien plus simple et plus légère. Elle avait pu ainsi, durant quelques années, tandis que ses camarades courraient d’aventure en aventure, se concentrer sur ses études. Admise parmi les premières dans une école de maquillage, elle fut pourtant beaucoup sollicitée. Elle devint, par son refus des garçons, la fille à séduire, le challenge, la cible de tous les séducteurs.

A vingt ans, elle commençait à se trouver belle. Sa longue chevelure blonde, ses yeux verts, son teint mat, l’aura de son désintérêt des garçons, tout cela l’avait rendue la plus populaire des étudiantes. Elle était invitée partout, courtisée tant par les filles que par les garçons, de toutes les fêtes et de toutes les soirées.

Alors le désir la reprit à nouveau. Elle se sentait tellement sollicitée, que par un obscur effet-retour, quelque chose se réveilla en elle.

D’abord elle fut capable de se remettre à se donner elle-même du plaisir, à s’aimer comme lorsqu’elle était enfant. La douche avait remplacé le bain, mais son plaisir devenait de plus en plus fort, et avec lui grandissait un tout autre désir, non plus centripète celui-là, mais centrifuge, un désir qui la poussait vers l’autre. Petit à petit elle se mit à rêver à d’autres mains sur elle, et son plaisir en fut décuplé.

Elle s’abandonna dans les bras d’un homme à nouveau pour la première fois durant la fête de fin de première année, avec un certain Marc, talonneur de l’équipe de rugby de l’école.

Le lendemain matin elle cherchait déjà comment s’en débarrasser. Elle avait pris du plaisir, mais ne supportait pas cette intrusion dans son intimité. Libre, libre, libre ! Je t’ai donné un peu de mon corps, mais je ne veux pas que tu pénètres dans ma chambre, je ne veux pas que tu saches où je suis ni ce que je fais, ce que je lis ou bien ce à quoi je pense. Elle se sentait salie de ses intrusions, et comme emprisonnée. 

Pendant toute la durée de ses études elle ne connut que de brèves aventures d’un soir, et se mit à en souffrir. Elle éprouvait, de plus, pour tous ses ex, une profonde détestation. 

Devenue adulte, diplômée, elle entra en psychanalyse, comme on entre dans les ordres, pleinement, à plein temps, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, plongeant dans son passé comme dans un bain. Un bain de boue, de ceux peu ragoûtants dans lesquels on entre avec appréhension, mais dont on ressort guérie, ou à tout le moins soulagée.

Elle était étrangère à l’histoire de sa propre vie.

Elle avait tout à renouer, à rassembler, à reconstruire.

A raison de deux séances hebdomadaires, elle remonta le fil de son enfance; sa naissance en Bretagne, son père pêcheur et sa mère au foyer, la petite maison nichée au coeur de la forêt, la chambre qu’elle partageait avec eux.

Les bruits que ses parents faisaient la nuit. Le Père qui battait la Mère, la Mère qui geignait, pas trop fort, pour ne pas la réveiller.

Le Père qui aimait la Mère, la Mère qui geignait, pas trop fort, pour ne pas la réveiller.

Elle, qui se sentait coupable d’obliger sa Mère à faire tous ces efforts, à cause d’elle.

Les bruits de tempête, les bruits de l’eau, tous ces sons inconnus inquiétants et ces oreilles sans paupières, rien qui puisse les fermer.

La musique qui éteignait les bruits.

La petite voix qui lui parlait et qui les couvrait aussi.

La petite voix comme une amie.

L’oncle Gwen qui se glissait dans le lit de la Mère et la forçait certains soirs alors que le Père était en mer...

La musique, le bruit, la voix qui remplissent et qui éclairent.

Et puis un jour la question posée;

Comment sait-on qu’on a fini son analyse?

Silence.

On a fini son analyse quand on est en mesure de raconter toute sa vie en moins d’une vingtaine de lignes.

Cela lui avait pris neuf mois, une seconde naissance. 

La voix ne l’embêtait plus.

Une seconde naissance, une nouvelle vie, une vie qu’elle prendrait  en main cette fois-ci, une vie à elle. Elle était devenue propriétaire. Elle n’avait plus besoin de gagner sa vie.

Elle pouvait donc envisager avec calme à la façon dont elle allait gagner de l’argent.

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